Rester dans le réel(4)

Quatrième jour

 


Enseignement du matin

 


Chants du matin.

 

Les louanges qui sont prononcées pendant la puja ne sont pas seulement un acte dévotionnel, mais une façon aussi de mettre en exergue certaines qualités. Ainsi on continue de se rappeler à soi-même de s’éveiller, d’éveiller le Bouddha qui est encore en nous au stade potentiel.

La plupart du temps, on se dit que la pratique va nous apporter quelque chose, une sorte d’expérience ; une fois que l’on aura eu cette expérience, on pourra rentrer à la maison. On peut ainsi collectionner toutes sortes d’expériences dans les différentes retraites auxquelles on participe, mais en fait les expériences, ça fait partie de la vie.

Nous avons toutes sortes d’expériences qui nous touchent tout le temps, certaines très excitantes, très agréables, d’autres mémorables et d’autres pas très agréables. Là, nous, en fait, contemplons le Bouddha en tant que lokavidu, celui qui connaît le monde. Le monde, c’est l’expérience que nous avons créée par un objet, quel qu’il soit, qui s’est manifesté par le biais des sankhara, dans le langage bouddhiste.

Il y a une cosmologie qui se reflète dans notre psychologie. Le monde dans lequel nous sommes maintenant, notre monde constitué de tous nos ressentis, expressions, souvenirs, du futur, du passé ; il s’agit de notre monde, mais le Bouddha dit que l’on peut faire l’expérience de toutes sortes de mondes, certains très élevés, très sublimes et d’autres au contraire très noirs et très diaboliques.

Un esprit non entraîné va se trouver happé par ces mondes et il va s’y intéresser, et du coup ça va le rendre heureux, ou au contraire malheureux. Cela change tout le temps, donc on insiste là sur le fait d’être celui qui connaît ce monde, quel que soit en fait le monde en question.

Le reconnaître, mais ce terme de reconnaître ne signifie pas la même chose que ce que l’on comprendrait dans notre langage occidental, qui serait associé à l’activité intellectuelle, alors que le terme d’origine vidu qui est associé à vidya ou associé aussi à vedana implique un ressenti.

Grâce à la méditation, nous commençons à développer un autre mode de connaissance qui consiste à reconnaître une sorte de clarté ; celle-ci nous permet de sentir ce qui se passe dans notre expérience, qu’elle soit lourde ou avec du mouvement, avec la qualité d’air qui est présente, ou de chaleur avec le feu.

Ainsi nous utilisons la pleine conscience du corps pour vraiment connaître notre monde à partir de notre corps. A partir de notre intériorité, nous devons l’utiliser pour connaître les choses. Ce n’est pas une abstraction, nous sentons les choses comme la pression, celles qui secouent ou sont en mouvement ; vous pouvez sentir un accroissement de chaleur, ou alors la vitesse. Sentir aussi qu’il n’y a pas de base, pas de fondement, mais une sorte de spirale ; vous pouvez vous sentir spacieux peut-être, ou vibrants, légers, vous sentir déséquilibrés ou trop lourds, si la partie supérieure de votre corps est trop lourde ou trop serrée, tendue. Ce sont les types de choses dont nous pouvons faire l’expérience.

Si l’on essaie de le comprendre par la pensée et de trouver une solution, cela ne fonctionne pas vraiment, parce qu’il n’y a ni réponse ni résolution à cela. Vous vous sentez lourd, « oh je me sens lourd !, mais je ne veux pas me sentir lourd, comment puis- je m’arranger pour ne pas être lourd ? ». Mais en fait cela ne change rien, si ce n’est un sentiment de lutte qui s‘installe.

Tant que l’on n’a pas appris à connaître à partir du sens corporel, il y a beaucoup de lutte dans notre méditation. On se demande quoi faire, car on a toutes sortes d’idées, des idées abstraites par rapport à cela, l’idée d’être clair, d’être éveillé, d’avoir de l’énergie. Vous allez projeter toutes ces idées dans votre expérience pour essayer d’atteindre le but, mais le corps ne parle pas cette langue, il ne sait pas ce que veulent dire ces mots.

Mais il y a une chose pour laquelle le corps est très doué, c’est le fait de répondre aux ressentis, aux sensations, aux points de pression, aux déséquilibres. En abordant cette façon de reconnaître les choses grâce au corps, nous l’invitons à nous guider. Bien sûr, il est question, là, de l’aspect de l’intériorité du corps.

Donc, lors de votre contemplation, il est nécessaire de traduire ce que vous ressentez. Si vous pouvez effectuer cette traduction, vous vous focalisez surtout sur le sens du ressenti de ce qui est en train de se passer, et vous continuez de vous souvenir de cela, de le garder à l’esprit. Au bout d’un moment, vous vous rendrez compte que vous pouvez capter le sens du ressenti, vous en avez un ressenti au niveau du cœur. Avec cette sensorialité du cœur, vous pouvez pénétrer votre intériorité.

La question alors est de savoir : « Qu’est-ce qui va m’aider maintenant ? Quel est le besoin, là ? ». Ce sont juste des façons de faire qu’il faut mettre en mots, mais en fait la question qui est posée: Qu’est-ce qui peux m’aider maintenant?» est une manière d’exprimer l’amour bienveillant, l’amitié, la compassion. Ce sont des mots aussi, n’est-ce pas? La bienveillance, l’amitié, la compassion, peu importent les mots que vous allez utiliser, ce qui est important c’est l’intérêt que vous développez, la bonne volonté, pour accéder à ce qui va vraiment vous établir dans votre bien-être.

Vous créez cette suggestion à l’intérieur du corps, vous ne lui dites pas ce qu’il devrait ressentir, qu’il devrait être clair, avoir de l’énergie, vous l’invitez à ressentir.

Ce n’est pas quelque chose de dominant, de lui imposer le fait d’être dans l’assise, d’être clair : il n’est pas question, là, de changer l’expérience, il est question d’être en contact, de s’établir dans cette expérience et de la traverser.

Il peut être courant de sentir que l’on manque d’énergie, le matin, de se sentir un peu contracté, de se dire : « Oh je ne me sens pas bien, j’aimerais me réveiller, réveille-toi toi, assieds-toi, ouvre les yeux, réveille-toi… ». Il y a beaucoup de lutte, on n’aime pas cet état, mais en fait il est assez normal d’être un peu endormi à cette heure de la journée. Si l’on entre dans l’expérience corporelle de cela, peut-être que l’on se sent contracté, limité, avec la sensation que vous avez la tête dans un sac, vous ne trouvez pas la base, votre colonne vertébrale s’est transformée en banane.

Il s’agit d’entrer en contact avec tout cela, de sentir, de sentir ce qui peut aider la mollesse de votre colonne vertébrale et votre tête qui pèse cent kilos. Qu’est-ce qui vraiment peut aider dans cette situation ?

Alors vous portez votre attention sur la région de la colonne vertébrale qui semble être sous-activée, qui manque de force, en imaginant comment cela serait si elle était forte et robuste. Vous gardez cela à l’esprit en étant également dans le ressenti de la respiration, et en voyant ce qui se passe, si vous respirez dans la colonne vertébrale avec un sentiment de gentillesse et de bonne volonté vis-à-vis de la colonne et du dos. En encourageant vraiment le corps à trouver lui-même sa propre force. La partie inférieure de la colonne vertébrale, la partie médiane, les épaules, les bras, sentir comment vous les ressentez, même si ce n’est pas très agréable.

Ressentant cela très clairement, vous développez un esprit qui devient comme une main ou comme deux mains, qui va doucement aller toucher, appréhender, serrer, comme s’il était en train de toucher quelque chose.

Ainsi, graduellement, vous lui apportez de l’énergie car l’énergie vient de la bonté, de la connexion, et lorsque l’on connecte la conscience, l’énergie de la conscience au corps, eh bien celui-ci commence à se vitaliser.

Où que vous ameniez votre conscience, vous allez apporter plus d’énergie. C’est ce dont il est question dans la notion de contact, donc si vous vous établissez au sein d’une pensée négative, vous donnez de l’énergie à cette pensée négative ; si vous portez beaucoup d’attention à vos rêveries, vous donnez à ces rêveries de l’énergie, si vous portez votre attention sur votre corps, vous donnez de l’énergie à votre corps. C’est là, la loi du contact, la loi de l’attention, c’est le type d’attention que vous voudrez bien apporter qui a son effet.

Si votre esprit a une attention négative, que ce soit de tromperie, de méchanceté ou de mauvaise volonté, vous allez apporter cela à votre corps. Si vous apportez de la bienveillance dans votre corps, vous obtiendrez un résultat différent. En fait, l’acte fondamental de la bonne volonté, c’est d’inclure tout ce dont nous faisons l’expérience, plutôt que de lutter contre. Alors que notre habitude, en général, lorsque l’on est en contact avec quelque chose de désagréable, est d’essayer de nous en débarrasser. Ce qui fait qu’il y a toujours une lutte pour exclure ou combattre ce qui est difficile ou désagréable.

En termes d’entraînement à la pratique, il s’agit d’inclure aussi ce qui est désagréable et de lui donner notre pleine présence, notre pleine conscience. Egalement, apporter notre pleine conscience à ce qui est neutre. Si le matin vous avez un ressenti difficile, portez toute votre attention sur ce ressenti difficile dans votre corps. La qualité de cette attention doit être de la douceur et de la bonté. C’est un encouragement ; de cette façon vous apporterez de la vitalité à votre corps, le corps répond si vous lui donnez une attention appropriée, il commence à se redresser. Lorsque le corps se redresse, cela a tendance à donner de la clarté à l’esprit.

Et lorsque l’esprit s’avive, il se renforce, et il amène aussi cette force dans le corps. Ainsi, les deux aspects interagissent.

Telle est la façon de pratiquer correctement; nous transformons la souffrance en vertu et en habileté. La vertu et l’habileté ne sont pas juste des idées, mais ce qui permet d’accroître notre stabilité, notre clarté, notre équilibre et notre harmonie.

Ainsi, quand vous observez, vous voyez dans votre corps quelles sont les parties qui ont besoin d’un peu d’attention. Est-ce que c’est la colonne vertébrale ? Est-ce la zone de la poitrine ? Est-ce au niveau de votre respiration ? Ou au niveau de la tête qui a besoin de se clarifier ? Autour de vos yeux, au niveau du front ? Est-ce que vous pouvez inspirer, expirer ? Avez-vous besoin d’ouvrir ces zones ? Ainsi vous vous déplacez, en explorant à l’intérieur de votre corps, quelles sont les parties qui ont besoin d’attention. Ce dont il est besoin n’est pas une idée, c’est le contact régulier de la bonne volonté de notre attention.

Vous en arrivez à accueillir le fait d’entrer en contact avec le monde de votre corps, à rencontrer ces états émotionnels et ces états mentaux à l’intérieur du corps, de rencontrer votre doute dans le corps, le ressenti que vous avez de ne pas être à la hauteur. Est-ce que vous sentez à ce moment-là que votre poitrine s’affaisse ? Que votre visage aussi se rétrécit comme la poitrine ? Donc il y a quelque chose qui se raidit. Sentir la façon dont le corps fait l’expérience de la tristesse ou de la difficulté, la façon qu’il a de se rétrécir et se refermer. Nous commençons à entrer en contact avec ces expériences, ressenties à l’intérieur du corps, avec ce type d’attention habile, d’attention et d’intention, de contact. Les sensations ou sentiments qui peuvent tant nous effrayer habituellement commencent à se dissiper.

Si ça peut vous aider, prenez cette opportunité qui vous est donnée de prendre la posture debout, ce qui peut vous aider à retrouver l’enracinement, la stabilité, l’équilibre. La posture debout peut vous permettre de mettre votre dos au repos, car vous maintenez alors votre posture en étant ancré dans le sol plutôt que de la soutenir par votre dos.

Si vous ne vous sentez pas très clair, vous pouvez ouvrir les yeux, il n’y a pas d’obligation à garder les yeux fermés pendant la méditation. Si vous êtes debout, entrez en contact avec le sol, mais tout d’abord prenez conscience de la forme de votre corps, de la forme globale de votre corps qui entre en contact avec le sol. Où que vous portiez votre attention, vous allez accroître l’énergie de cette zone par le simple fait de cette attention. Vous commencez par vos chevilles ou vos mollets qui sont des zones auxquelles nous ne prêtons pas souvent attention ; en le faisant, vous pouvez peut-être y sentir une chaleur qui va se manifester, et petit à petit, une force. C’est un processus lent et progressif qui fait que vous voyez que votre corps a un regain de vitalité.

En remontant ainsi le long des jambes depuis les chevilles, les mollets, les cuisses, en ayant vraiment une sensation à l’intérieur des jambes, pas juste une idée. En sentant la différence entre la frontière externe des jambes qui peut être plus dure, tandis que la frontière interne peut être plus molle, plus tendre. Parfois il y a plus de vitalité au niveau de la bordure extérieure, des limites extérieures, alors que la zone interne est plus réceptive.

Vous pouvez sentir l’enracinement en remontant tout le long de vos jambes jusqu’au torse, et également au niveau de la partie inférieure de la région abdominale. Vous pouvez aussi sentir ce ballon qui est là, présent, et qui est en expansion chaque fois que vous inspirez. Si vous portez votre attention à cette zone c’est là où votre force, votre puissance va se rassembler. Lors de l’inspiration, vous pouvez sentir un mouvement d’expansion à partir de ce ballon qui se trouve là, et sentir le courant d’énergie qui remonte jusque dans la partie supérieure du corps.

La nature redressée du corps est établie et vous pouvez sentir ce redressement, sa verticalité. Alors vous pouvez commencer à porter votre attention sur la largeur du corps en prenant en compte la distance entre la pointe des deux épaules, la façon dont le corps s’étale sur sa largeur, et travailler l’expansion dans ce sens.

Si vous vous sentez stable et équilibré, essayez de porter votre attention au niveau de la tête et à nouveau portez votre attention sur toute la largeur de la zone du crâne, depuis une tempe jusqu’à l’autre, tout le long du front, en portant une bonne attention à toute cette zone. Bien porter son attention signifie sentir quel est le besoin qui s’exprime dans cette zone, qu’est-ce qui pourrait aider, qu’est-ce qui pourrait être utile, sans pour autant chercher la réponse. Laissez simplement le corps trouver la réponse. Ayez une attitude similaire dans la zone de la sphère visuelle au niveau des globes oculaires, des sinus, à l’arrière des sinus, tout le long du nez et à l’intérieur du nez.

Chant.

Qi Gong.

Je voudrais vous montrer ce matin, quelques exercices qui peuvent vous aider à faire l’expérience de l’espace. Il ne s’agit pas d’un espace qui serait mort ou inerte, en fait cette nature spacieuse est vive et bruyante. Bien sûr, on a les éléments que nous avons décrits précédemment : à une extrémité, l’élément terre qui est le plus ferme, et bien évidemment à l’autre extrémité l’espace le plus vaste. Ces aspects peuvent être sains ou malsains : lorsque la terre n’est pas saine, elle devient rigide.

On peut en faire l’expérience parfois dans notre corps où on peut sentir une zone qui est coincée, qui est morte, rigide. A nouveau, l’énergie de la terre peut être très vivante, retrouver toute sa vivacité et être un peu comme un arbre qui se tient droit et a une énergie qui le traverse.

L’espace peut être à la fois mort, comme un vide, sans rien ; il peut être au contraire vivant et très lumineux, avec beaucoup d’espace qui permet à toute chose de devenir. Ce qui fait que ces éléments sont en bonne santé, sont sains, c’est la connexion, c’est le fait qu’ils soient en harmonie et en interaction les uns avec les autres. Ce qui fait que tout cela est vivant et se mélange.

Parfois, l’interaction entre ces éléments peut se manifester de façon un peu saccadée ou irrégulière. Vous arrivez ainsi dans une retraite et vous vous sentez un peu coincés, un peu rigides et puis très vite, au bout d’un moment au contraire, tout va se relâcher et vous allez vous sentir affaissés, lourds. Petit à petit, l’énergie va pouvoir revenir et vous allez vous sentir vivants. Les exercices corporels aident à ce que le processus soit plus fluide et à ce que l’intégration puisse plus facilement prendre place.

Il s’agit de porter son attention sur des zones sur lesquelles nous ne le faisons pas habituellement, de la porter de façon douce. C’est là où le feu va être allumé, où vous pouvez être amené à apporter l’attention douce et bienveillante aux parties du corps auxquelles nous n’avons pas accès ou auxquelles nous ne prêtons pas attention la plupart du temps. Tandis que vous faites cela, vous êtes en même temps à l’écoute, vous essayez de ressentir ce qui se passe tout en encourageant le corps à trouver sa propre réponse. Vous réveillez une petite partie de votre corps en demandant : « Qu’est-ce qui bon pour toi, qu’est-ce qu’il faudrait faire ? », vous l’encouragez à venir là où il va trouver l’équilibre et l’harmonie. Essayez de vous souvenir de ce qui peut vous être utile.

Nous allons faire les mouvements.

Bien sûr il y a une forme extérieure à ces mouvements mais il nous faut en même temps être attentif à tout ce qui se passe à l’intérieur, ce qui se passe de l’autre côté de la peau, toutes les sensations auxquelles nous pouvons accéder. Mais l’expérience de l’espace, de la nature spacieuse, peut se faire à partir des tissus lourds de notre corps, dans les zones les plus aptes à s’ouvrir. Il s’agit de prendre en compte la face interne des bras, de la partie antérieure du corps, du visage, de la surface intérieure des jambes.

Puis il y a les parties dures de notre corps qui se trouvent sur sa face externe au niveau des bras, du dos, la partie extérieure de nos cuisses et des jambes. Leur objectif est de contenir, de nous protéger et c’est ce qui se passe si l’on tombe, par exemple. Immédiatement on a un mouvement de protection. Les surfaces dures sont là en quelque sorte pour nous couper de l’extérieur dans la mesure où elles sont là pour nous protéger.

Ainsi nous pouvons nous rendre compte que lorsque nous avons peur, ou lorsque nous sommes en état de choc, instinctivement nous sommes dans cette position où tout se referme, en état de défensive et de protection. De même, si nous sommes très affairés, occupés, petit à petit le corps prend cette position de fermeture un peu comme s’il était sur ses gardes par rapport au monde qui nous entoure.

Sans attention consciente à ce moment-là, le rôle du corps est de nous protéger et toute l’énergie va vers les tissus durs qui vont œuvrer comme un bouclier.

On va commencer maintenant par ces exercices, à apporter plus d’attention et de présence aux zones tendres, molles. Tandis que nous nous tenons debout, nous sentons la plante de nos pieds et en particulier toute la zone de l’arche du pied qui est la zone la plus sensible, là où on peut être très chatouilleux. Nous essayons de nous ouvrir à cette zone.

Si vous prenez votre main pour imaginer qu’il s’agit de votre pied, le bout des doigts seraient les orteils, la base de la main, du poignet seraient le talon. Il y a le creux qui représente l’arche du pied, vous allez essayer de sentir que vous pouvez étirer le pied le plus possible pour le mettre à plat, sentir cette zone plutôt que de la recroqueviller. Si vous étirez en plus vos orteils, vous sentez l’étirement tout le long de la plante du pied. Vous pouvez également remuer vos pieds de façon à sentir leur flexibilité, leur mobilité. Ce n’est pas juste une planche plate, c’est très vivant.

Nous retrouvons la position debout, nous basculons le poids du corps sur la jambe gauche et nous fléchissons le genou gauche et avec la jambe droite vous allez effectuer une rotation en appui sur le talon droit tout en étirant vers l’arrière les orteils, de façon à bien étirer toute la plante du pied droit. Tandis que vous êtes en appui sur le talon droit en étirant toute la plante du pied et des orteils, vous pouvez sentir cet étirement qui remonte non seulement au niveau du pied mais le long du mollet et de l’arrière de la cuisse.

A présent, même chose avec l’autre jambe, vous fléchissez le genou droit sur lequel vous êtes en appui, vous vous mettez en appui sur le talon gauche en étirant les orteils et en effectuant la rotation. Vous vous balancez ainsi d’un côté et de l’autre.

Vous remarquez que dans ce mouvement de rotation, quand vous tournez le talon droit vous sentez que vous ouvrez toute la face interne de la cuisse et de la jambe droite, en même temps en étirant vers l’extérieur toute la peau. Vous vous tournez d’un côté et de l’autre et en sentant bien ce mouvement tournant qui va donner de l’énergie à la face interne de la jambe qui est en train de tourner, d’effectuer la rotation. Et dans ce mouvement tournant, vous étirez non seulement la plante des pieds mais toute la face interne du mollet et de la cuisse.

Tandis que vous vous familiarisez avec ce mouvement, que vous prenez appui sur la jambe gauche en fléchissant le genou, vous allez soulever le pied droit mais cette fois en décollant le pied du sol et en effectuant le même mouvement tournant. Ça va accroître votre attention là où vous la portez et ça va en même temps accroître l’énergie qui est présente, ce qui est très bon. Une fois familiarisés avec ce mouvement, vous y êtes établis.

Portez également votre attention sur la partie supérieure du corps, que vous pouvez laisser des mouvements libres se faire. En particulier, garder la cage thoracique et le visage dans l’ouverture, et laisser les bras se balancer librement. Ne vous préoccupez pas de faire bien ou pas bien. En approfondissant le ressenti de l’émotion qui peut se manifester avec ce mouvement, il peut y avoir un ressenti de légèreté ; vous laissez petit à petit le mouvement diminuer, se poser et se mettre au repos. Il ne s’agit pas de l’interrompre et de l’arrêter brutalement, il se pose graduellement, et vous pouvez sentir la légèreté qui est présente. C’est la qualité de l’espace qui s’intègre à votre forme qui devient plus légère.

L’aspect mental ou psychologique de cet exercice est d’approfondir l’effet que vous en ressentez, peut-être de la joie. Le mouvement ne s’arrête pas simplement parce que l’on s’est immobilisé, les effets continuent à se faire sentir dans différentes parties du corps. Vous pouvez ainsi y sentir des picotements, des mouvements vibratoires.

Le prochain mouvement va nous permettre de faire l’expérience de l’espace au niveau de la face antérieure de votre corps. C’est un exercice qui s’appelle « les marionnettes ».

Tout d’abord, faites en sorte que votre corps devienne comme une marionnette, comme si toutes les sections du corps, du bras, étaient reliées par une corde. Vous pouvez sentir les espaces qui se trouvent entre chaque partie. En adoucissant le mouvement, peut-être en fléchissant un peu plus et en sentant que sur la face externe de nos poignets, le dos de nos mains, nous avons une ficelle qui est reliée à celui qui manie la marionnette. Dans ce cas, c’est comme deux oiseaux qui chacun dans leur bec prennent la ficelle attachée à notre poignet. Ce ne sont pas des oiseaux très forts, ils tirent doucement et nos bras s’élèvent. Vous observez, vous êtes le témoin, voyez s’ils peuvent arriver à élever les bras. Voyons jusqu’où ils peuvent s’élever. Ensuite ils changent de direction vers les côtés, puis ils redescendent en balayant doucement l’espace vers le sol. Sans interruption, en sentant le mouvement qui repart vers le haut à nouveau.

Lorsqu’on redescend les bras vers le sol, cela encourage l’expiration. Lors de l’inspiration, nous encourageons un ressenti d’élévation sur la partie antérieure de notre corps. Lors de l’expiration, nous expirons à travers les paumes des mains et en même temps, il y a un relâchement dans toute la face antérieure de notre corps.

Puis vous ralentissez en laissant le mouvement se mettre doucement au repos, tandis que les oiseaux viennent se poser. Soyez sensible à toute sensation ou effet de chaleur qui peuvent se manifester, ou point de pression, de contact, qui indique que la dimension de l’espace est intégrée à l’intérieur de notre corps.

Nous passons au prochain mouvement en commençant par son aspect le plus subtil, qui va impliquer vos bras et vos mains. En général, lorsque l‘on veut accomplir quelque chose, le mouvement de la main et des bras va être de se propulser, d’attraper ce vers quoi vous portez votre attention. Pour que cela puisse se faire, toute la zone du bras jusqu’à l’épaule doit être impliquée. On ne le remarque pas, simplement on fait ce geste, mais en fait, c’est le regard et la main qui fonctionnent ensemble. Il n’y a aucune attention portée au niveau du bras, même si c’est en réaction à cette zone.

Quand vous utilisez une zone sans y porter votre attention, c’est une façon de l’étrangler. J’aimerais voir si vous pouvez faire ce mouvement consciemment en partant de l’épaule, en sentant un mouvement de l’épaule qui descend vers le bas et en même temps qui s’imprime dans toute la partie supérieure du bras qui s’étire.

Petit à petit, vous allez sentir le mouvement dans l’avant-bras jusqu’au poignet et jusqu’aux doigts qui s’étirent et aux bras qui s’allongent. Vous ne portez pas votre attention sur les doigts avant que ce ne soit pour eux le moment d’agir. Ils ne reçoivent pas d’énergie avant que ce ne soit vraiment nécessaire. Donc c’est d’abord l’épaule ; les biceps, la main, et les doigts sont relâchés, ils vont s’étirer seulement au dernier moment. L’énergie est alors fluide et connectée tout au long du bras, elle ne saute pas sur quelque chose, ça circule.

Si vous pratiquez ainsi et observez ce qui se passe en effectuant ce mouvement, vous vous rendrez compte que les épaules sont aussi connectées au dos, que le dos lui aussi s’étire, vous pouvez ainsi sentir toutes les parties de votre corps qui entrent en sympathie avec le mouvement. C’est un ressenti agréable, une expérience de mouvement d’étirement, de la flexibilité et de l’énergie qui se répandent.

Bien sûr, en utilisant le dos et les épaules à nouveau pour ramener les bras, il vous faut renforcer les jambes, les fléchir un peu plus, comme si vous rameniez quelque chose vers vous. Votre dos est en alerte, vivant, à ce moment-là, éveillé au niveau des épaules. En inspirant, en se redressant et en expirant tandis que l’on effectue la poussée vers l’avant. De la sorte, vous étirez les surfaces dures et vous permettez aux surfaces tendres de s’ouvrir. Tandis que vous faites cet exercice et que vous sentez que petit à petit l’énergie s’installe, peut-être pouvez-vous aussi ressentir une forme d’enthousiasme dans votre cœur. Si vous pouvez reconnaître cela et pratiquer ainsi, vous pouvez inclure tout le corps. A ce moment-là, ce n’est pas comme faire de la musculation, lever un poids, c’est vraiment harmoniser toute l’énergie qui circule dans le corps.

Maintenant, nous allons pratiquer un exercice qui s’appelle « taper sur le dragon ». Il implique de ressentir toute la zone de la colonne vertébrale, depuis la nuque jusqu’à la hanche. On sent cet axe qui nous traverse depuis le sommet de la tête ; le corps peut tourner autour de lui. Tout en gardant la tête droite sur son axe, essayez d’en faire l’expérience sans vous tordre le cou, en utilisant ce simple mouvement de rotation qui s’effectue à partir des épaules et de la cage thoracique, et en sentant la rotation qui s’effectue aussi au niveau de la nuque.

Quand vous revenez dans votre axe, vous pouvez sentir ce qui se passe au niveau des surfaces tendres et dans la face antérieure du corps. Dans la torsion, nous expirons, lorsque nous détendons la posture nous inspirons.

La prochaine étape de l’exercice va impliquer à nouveau les bras, et comme tout à l’heure vous allez sentir le mouvement des bras qui part de l’épaule. En même temps on va coordonner le mouvement ; tandis qu’un bras vient vers l’avant, l’autre va vers l’arrière. En gardant les mains assez relâchées et légères un peu comme si vous teniez une corde ou un fouet. Laisser l’énergie s’écouler le long du bras, ainsi le fouet peut avoir un mouvement. Cela c’est à la fin de l’expir.

A présent nous allons développer le mouvement un peu plus en passant le pouce sous les phalanges à l’intérieur de la paume de la main et en enroulant le reste des doigts autour du pouce. Nous venons ramener les poings vers les aisselles. Dans ce mouvement, le bras est recourbé et lorsqu’on ramène les poings en avant, le bras commence à se dérouler et à se lancer en avant. Donc vous avez envoyé votre poing sur le nez du dragon. Assurez-vous d’accomplir complètement le mouvement ; tandis que vous étirez le bras, l’épaule continue sa rotation et continue à s’étirer vers l’arrière. Vous gardez les yeux rivés sur le dragon car son nez est juste là, au bout de votre poing, expir, et inspir en laissant retomber le poignet quand vous le ramenez. Vous pouvez sentir l’amplitude de l’étirement tandis que la partie supérieure du corps est dans cette rotation.

Vous êtes maintenant sur votre chaise. C’est un très bon exercice pour les muscles dans la partie inférieure du dos, il y a une bonne torsion qui est effectuée ainsi qu’au niveau du cou. Il y a aussi un allongement des tendons des ligaments qui se trouvent au niveau des épaules et de la cage thoracique, ça permet de sentir la zone du sternum du haut de la cage thoracique plus ouverte.

Nous retrouvons la position debout, en observant ce que vous ressentez dans cette position, que le contact soit physique, émotionnel ou psychologique.

Nous allons terminer avec un autre exercice debout.

Cette fois, nous nous retrouvons sur le lit d’une rivière. Le courant de la rivière s’écoule depuis l’arrière et nous traverse, et part devant nous. Tandis que vous êtes debout, vous sentez l’eau qui monte, qui recouvre vos pieds, les chevilles puis jusqu’aux mollets, et vous pouvez sentir la poussée de ce courant qui fait que vous devez vous tenir bien agrippé, ancré au lit de la rivière pour résister à la poussée du courant de l’eau. L’eau continue de monter et arrive au niveau des cuisses.

Vous avez les mains qui sont posées sur deux ballons posés sur l’eau, tandis que celle-ci monte jusqu’au niveau de la taille. Il est bon d’avoir une position des mains assez relâchée et détendue, posée doucement sur la surface des ballons. Elargissez votre attention et votre énergie depuis la zone des épaules, le dos et le long du bras. Evitez d’avoir vos mains qui s’affairent, sentez l’énergie qui part du dos, les épaules, le long des bras ; ainsi, en étant posé doucement sur la surface de l’eau, le dos envoie de l’énergie aux jambes en appui sur le sol. Celles-ci renvoient de l’énergie au dos qui connecte également avec les bras. Si vous sentez un certain stress, si vous avez des mouvements saccadés, des tremblements, vous pouvez fléchir les genoux et même effectuer quelques mouvements pour déverrouiller, assouplir et éviter de devenir rigide.

Tout doucement nous pouvons laisser les ballons s’avancer vers l’avant en gardant les mains connectées à eux. Vous retournez les poignets avec les mains face à face, et ainsi les deux ballons deviennent un seul ballon. Doucement, à partir des épaules et du dos, vous ramenez en arrière les bras. Vous pouvez glisser le ballon à l’intérieur de vous, en connectant la respiration, en inspirant et expirant au sein du ballon.

Nous pouvons à présent détendre la forme et retourner à l’assise.

Méditation

Ce soir, nous allons tourner notre attention, notre focalisation, sur l’esprit. Il y a les intériorités dont j’ai parlé précédemment, celle du corps, celle de l’esprit, et puis une zone où elles s’interpénètrent. Que veut-on dire exactement par esprit ?

Il existe des caractéristiques similaires avec le corps, et les mêmes façons de l’aborder, dans ce qui peut être adouci et relâché. L’esprit a ses deux aspects, extérieur et intérieur. L’aspect extérieur, c’est mana, l’aspect intérieur, c’est citta.

De mana, on peut dire que c’est l’organe, en quelque sorte. Citta est ce qui prend en compte la définition des objets, en lien avec l’objectivité et les organes sensoriels, yeux, oreilles, langue… Notre attention mentale peut se déplacer. On peut penser à hier, à aujourd’hui, on peut passer de l’un à l’autre et partir à la recherche d’un objet, le pointer… Ces deux fonctions mentales ne sont pas plus séparées que ne le sont les aspects extérieur et intérieur du corps. Pour l’esprit, l’aspect intérieur est son aspect subjectif. En lien avec les perceptions, les ressentis, l’imagination, les impulsions.

Les deux aspects opèrent, travaillent, agissent ensemble. Vous pouvez porter votre attention sur une voiture, par exemple, ou sur une personne, avec cela va s’élever tout un flot d’impressions et d’émotions. On peut dire de mana que c’est le dessin extérieur, le trait, ce qui sent les couleurs, les contours, la texture. Mana n’a pas de ressenti qui lui soit attaché.

L’aspect subjectif, l’activité de citta, implique qu’il y ait un ressenti. Il va y avoir sur cette base une impulsion et une action basée sur une attirance ou pas. Citta est quelque chose de très dynamique. Il y a toutes les impulsions, les humeurs, qui font que cela propulse Mana dans un sens et dans l’autre.

Peut-être est-ce que vous pouvez reconnaître cela car quand vous méditez, vous voyez bien comment citta promène votre attention dans un sens ou dans l’autre, dans le passé, dans le futur, à faire des projets de toutes sortes, d’idées sur vous-mêmes, sur d’autres choses, ou sur les autres. Ça projette d’un endroit à un autre.

Lorsque citta est en difficulté, il va vite chercher quelque chose sur qui ou sur quoi porter le blâme, chercher un objet ou un autre… « C’est de ta faute ! ». Si ce n’est pas possible de trouver quelque chose à l’extérieur, alors c’est de ma faute, ça se retourne contre moi. Bien sûr il y a tout un éventail d’impressions qui peuvent se manifester, certaines heureuses, bonnes, plaisantes et d’autres au contraire beaucoup moins agréables et plus difficiles.

Quand nous sommes ainsi assis en train de méditer, nous pouvons vraiment voir le flot de citta qui se déverse, tout ce courant qui se déverse encore et encore, sans qu’il n’y ait jamais de fin. Ce mouvement nous donne l’impression de l’idée de soi et du monde qui se constitue. Quand on veut pointer ce qu’est citta, on dit que c’est ce qui détermine qui je suis. C’est une forme d’expérience subjective et ça donne donc l’impression qu’il existe un sujet.

Le Bouddha et le Dhamma se réfèrent à la notion du subjectif en tant qu’adjectif, mais en même temps se pose la question : qui est le sujet ? En fait, citta est plus un verbe qu’un substantif. C’est dynamique. Quand on le reconnaît, on peut voir que l’on a de nombreux soi, un soi heureux, un soi amer, un soi triste, tout un courant de soi auxquels on s’identifie. Nous ne savons pas vraiment qui nous sommes, néanmoins, il y a ce sens du ressenti qui nous donne l’idée d’un moi, de ce qui est moi car c’est quelque chose de très familier. C’est un schéma très particulier. En fait vous pouvez très bien avoir plusieurs moi, plusieurs sujets avec ce schéma particulier.

Par exemple, on peut avoir le moi qui accomplit sa tâche. Quand nous faisons l’expérience de cette forme, nous abordons la réalité d’une certaine façon en voyant ce qu’il y a à faire, ce qu’il y a à résoudre, en allant dans une direction.

Certaines des impressions de soi peuvent être douloureuses ou difficiles. Il peut y avoir le moi coupable, qui voit ce que j’ai fait de mal, là où je me suis trompé. Quand celui-là se manifeste et que je me souviens des choses que j’ai mal faites, ça vient s’ajouter à la liste d’autres choses que j’ai mal faites, les gens que j’ai blessés, les stupides choses que j’ai dites, celles que j’aurais dû dire mais que je n’ai pas dites. Et probablement qu’en ce moment je suis en train de faire quelque chose de mal. Je devrais être en train de méditer, plutôt que d’avoir cette expérience. Vous vous retrouvez dans l’un de ces schémas. C’est comme un schéma souillé. Certaines des idées du soi sont associées à des croyances ou à des idéologies, on prend une position bien figée et là c’est le moi qui agit.

Ce sont juste des exemples où vous pouvez plus facilement voir ce qui se passe au niveau de votre corps. Lorsqu’on médite et que ces énergies se manifestent, prennent une forme ou une image, celle d’une rivière qui s’écoule, à un moment donné, il y a une concentration d’énergie qui fait une sorte de vortex, une spirale.

Quelque chose d’assez familier fait que ça prend une forme dynamique et que ça attire l’énergie au sein de ce mouvement. De la même façon, ça attire votre attention et toutes sortes de souvenirs, de pensées, d’impressions qui vont ajouter au schéma en train de se constituer.

En fait, il y a toujours quelque chose qui peut vous faire sentir coupable, ou vous sentir avoir raison, énormément d’opportunités de renforcer ces schémas. Une façon de remarquer cela facilement c’est lorsque vous êtes pris dans un train de pensées. Et la force qui attire dans cette dynamique, dans ce vortex, cette spirale.

Si je prends mon rôle, il y a un certain nombre de choses que je dois faire et donc j’ai tout une liste. Etant dans cette position spécifique de responsabilité, très vite ma liste de tâches apparaît dans mon esprit ; mais vous pouvez en rayer autant que vous voulez, il y en a toujours une nouvelle qui vient s’ajouter. Au bout d’un moment vous vous trouvez submergés, même sans avoir à faire quoi que ce soit. Juste à y penser. Vous commencez à devenir agité et vous sentez le fardeau et la lourdeur de la tâche, alors que vous n’avez rien fait encore. Et parfois, on commence à écrire une nouvelle liste. C’est très convaincant pour nous dire que ça va permettre de rendre la vie plus facile, que tout va être organisé, sera bien clair et facile après. C’est toujours cet hameçon qui nous fait croire ça.

Si j’entre dans ce vortex, quelque chose de bon va se passer. Ça va procurer de la clarté, tout sera en règle et en paix, tout cela va être bien. Alors peut- être que l’on a un vortex de recherche de plaisir, on pense à toutes les choses que l’on va pouvoir goûter, que l’on va pouvoir visiter, aller voir, en se disant « je vais me sentir bien ».

Vous vous rendez dans un endroit où vous vous dites que ça va être dans un état d’ouverture et de satisfaction totale, mais vraiment ? L’agence de voyages, l’assurance, qu’est-ce qu’on va faire du chat, toutes les choses qu’il va falloir faire avant de partir, tondre la pelouse, ranger le garage, et on doit trouver l’hôtel. Et voilà qu’il pleut quand on arrive, et ce sentiment qui nous dit : vous devez être heureux là, dans cet instant.

Un de mes amis m’a dit qu’il avait annulé ses vacances parce que c’était source de trop de stress. C’est tout le système de la consommation qui est construit ainsi, avec la publicité. On a une image de quelque chose qui semble rendre une personne très heureuse ; tout le monde regarde en disant « c’est formidable » et se précipite pour avoir la même chose. La personne sur la publicité avait l’air tellement heureux. Si seulement je pouvais acquérir ça, moi aussi, je serais comme elle.

Et après toutes les luttes pour avoir cette chose nouvelle et spéciale, pendant combien de temps cela va-t-il être nouveau, une heure ? Pendant combien de temps cela va être spécial ? Dans ce système de vortex et de spirale, ça n’est pas tant l’objet, c’est le mouvement qui nous tend vers l’acquisition d’un objet, ou d’une forme d’accomplissement, Quoi que ce soit, c’est le mouvement, cette impulsion qui est attirante, car elle donne une vitalité à l’esprit qui va vers quelque chose. C’est pourquoi ça continue de rouler, de grossir ; tout le système continue de fonctionner.

Ça peut concerner aussi la connaissance, on peut être très excité de vouloir connaître plus de choses. Mais quoi de plus y a-t-il à connaître ? Quand est-ce que ce sera assez ? Quand est- ce que quoi que ce soit est assez ? Combien de fois dans votre vie touchez-vous ça ? « Ah c’est assez, là, maintenant ; ah non il y a encore ça. Il ne faut pas que j’oublie ce truc-là, je vais le marquer sur la liste, après ce sera fini ». Juste au moment où ça commence à s’apaiser, à ralentir, l’esprit amène un nouvel objet. D’où le mouvement de spirale, de tourbillon.

Citta utilise l’attention dans ces cas-là pour aller trouver les objets qui nourrissent cela. L’ironie est que ce vortex en fait est très proche d’être de l’eau tout à fait pure.

Imaginez les aspects d’accomplissement, de clarté, de bonheur, de joie, quoi que ce soit que nous puissions acquérir à travers cet objet… Ce serait comment si on n’était pas poussé vers la création d’objets, poussé vers l’extérieur, vers de nouveaux objets, si au contraire ça pouvait être ici, en vous, dans la joie et la réjouissance d’un accomplissement.

Cet enseignement et cet entraînement, le Bouddha en a dit : « Oui, c’est tout à fait possible ». Le seul problème c’est qu’il n’y a pas une personne qui puisse le faire.

Parce que c’est la création du soi qui est à la source de cet élan, donc une personne a l’impulsion, le désir d’aller vers quelque chose pour s’accomplir. Le soi est une pure création due à ses impressions et qui va créer des formes. Tout comme nous avons exploré dans notre corps des parties de celui-ci qui sont suractivées et d’autres qui sont au contraire sous-activées. Là, le soi est une partie de l’esprit qui est suractivée, il a cette qualité de vortex qui lui est propre. Et en même temps que dans le corps nous pouvons faire l’expérience de sensations, de ressentis.

Il y a un point de référence qui est utilisé exceptionnellement dans le corps, c’est la référence de « ici », le corps essentiellement dans sa clarté. C’est la façon de souligner de façon simple que le fait d’être incarné, c’est d’avoir une présence ici, avec la sensation d’être ici. C’est soumis aux changements, mais malgré ces changements, vous, vous êtes toujours « ici ». Ce n’est pas quelque chose que l’on peut repérer en tant que sensation ou localiser dans le corps, mais c’est cette partie plus intérieure, cette intériorité du corps qui fait que lorsqu’on est moins préoccupé ou fasciné par les différentes sensations, il y a ce point de référence intérieur, de continuité, qui fait qu’au sein de tous ces changements, à un moment donné il y a comme un mouvement de bascule qui fait que c’est « ici » qui se manifeste, qui est d’une certaine façon éternel, toujours présent.

Lorsque l’on utilise ce mot ou qu’on l’entend, un ressenti peut se manifester, quelque chose d’intemporel qui fait qu’à ce moment-là on est détaché de tout ce qui peut se manifester au niveau du corps, quelles que soient les sensations, les impressions, les mouvements d’énergie qui peuvent se produire.

Le mot pour l’esprit, c’est « maintenant ». Vous pouvez jouer avec ce mot « maintenant » ; c’est quoi « maintenant » ? Quels que soient les pensées ou les souvenirs qui peuvent se manifester, ils ont déjà disparu, n’est-ce pas ? Maintenant, là, ça s’est passé. Je suis en train de penser, non, je ne pense déjà plus. Donc c’est comme un point, une boîte noire, un point de vide au sein de l’écoulement du courant de l’esprit, comme extrait de ce courant. On se réfère au courant de l’esprit sans pour autant être emporté dans celui-ci. C’est une des façons de déconstruire les complexités mentales que nous avons. Votre mana s’est extrait du courant, donc n’est plus entraîné par tous ces objets, c’est un peu comme si citta lui présentait à ce moment-là un objet impossible.

Dans ce sentiment de créer un objet impossible, votre attention est comme saisie. Si vous y portez une réelle considération, vous vous demandez si ce maintenant est réel. Le reste, comme le futur, c’est de la spéculation, de l’anticipation ou peut-être une peur. Le passé, c’est de l’ordre de la nostalgie, du regret. Et le soi, c’est quoi ?

Quelque chose qui n’est jamais vraiment accompli. C’est un peu comme une table à trois pieds, ce n’est pas vraiment en équilibre. C’est quoi, au juste ? Et votre personne, c’est quoi? C’est une série d’impressions, de souvenirs, de dissonances ou d’attirances, tout cela est changeant.

Les quatre régions que j’ai mentionnées précédemment le passé, le futur, soi et les autres attirent énormément d’énergie vers elles, elles peuvent nous hanter, s’écoulent dans un courant encore et encore, sans qu’il y ait vraiment de substance durable car cette substance est seulement dans le maintenant, quand l’esprit n’est pas en train de créer des images, une succession de pensées. Le maintenant n’est pas juste un concept abstrait, même si ça peut l’être, il doit être ressenti, car citta, le cœur, si l’on peut dire, doit vraiment ressentir une dimension de contentement, être posé, établi, paisible.

Lorsque nous pratiquons la méditation, nous avons toutes sortes d’outils pour arriver à maintenir cela, arriver à rassembler la dimension de citta, en un point, en se disant « arrête de rêver, arrête de bavarder, reviens sur le sujet, sur la respiration ». On essaie toujours de revenir, de ramener de l’énergie, ce sont les techniques utilisées pour essayer de rassembler citta pour qu’il puisse y avoir un contentement, une joie.

Ça semble une bonne idée, n’est-ce pas ? Mais pourquoi est- ce que c’est si difficile ? C’est vraiment le pouvoir de la pleine conscience de créer une référence de l’ici et maintenant, un peu comme le cadre d’une fenêtre face au courant de ce qui déferle. Donc on met toute notre énergie à établir le cadre de référence, de façon à ne pas se perdre dans ce qui est vu, à maintenir ce cadre de façon à ce qu’il ne se perde pas non plus dans le courant.

Il est dit dans les enseignements, que si nous pouvons maintenir cela et garder ce point de référence, au fur et à mesure il va y avoir un changement au niveau de l’esprit, qui va pouvoir s’établir dans plus de clarté, plus de stabilité, éprouver un contentement de cette stabilité et de cette clarté sans être attiré par le mouvement. Ce changement va s’opérer, un changement de vision aussi. Si la faculté de la pleine conscience est appliquée avec sagesse et avec compassion, petit à petit tous les mouvements vont perdre de leur impact au niveau émotionnel, on va les voir juste comme des phénomènes qui passent sans qu’ils nous fascinent ou nous touchent. C’est cela le fruit d’une pleine conscience bien appliquée.

Celle-ci est assez facile à expliquer, au niveau de la théorie on peut comprendre. Ce qui est plus difficile à comprendre, c’est l’esprit, car bien sûr l’esprit, on peut dire la conscience, est justement ce qui est en pleine conscience. On peut parler du mécanisme de la façon d’amener à l’esprit ou à la conscience un certain nombre de choses, mais en même temps c’est quoi la conscience, c’est quoi l’esprit ?

Je vous ai décrit deux facultés de l’esprit, mais ce qui est le plus utilisé, le plus activé, c’est l’aspect de rationalité. A tel point d’ailleurs que lorsqu’on utilise ce terme, les gens croient que l’on parle de rationnel : avoir un esprit fort, intellectuel, pouvoir emmagasiner des connaissances, mesurer les choses, jongler avec les concepts. C’est associé à ce qui est l’ordre du fonctionnement, de ce qui va agir. Je disais l’autre jour que les raisons pour lesquelles nous pensons tant, c’est parce que c’est quelque chose qui a vraiment de la valeur dans notre système, qui est encouragé.

Lorsque nous commençons à méditer, nous nous rendons compte à quel point c’est suractivé. Puis nous commençons à réaliser aussi qu’il manque là, la dimension du ressenti, car il n’y a pas de plaisir, pas d’humour. Vous réalisez qu’il y a tout un autre aspect de l’esprit qui n’est pas pris en compte, auquel on ne donne pas beaucoup d’importance, qui est le domaine de l’imagination, du jeu, de la joie, de l’intuition, qui est chaleureux. Parfois, souvent même, les gens distinguent ce qui concerne l’esprit et le cœur, l’activité du cœur, mais en fait dans le bouddhisme il s’agit de la même chose.

Dans les pays développés, il y a beaucoup de pensée, beaucoup d’organisation, beaucoup de logistique, beaucoup de données, et les gens sont au bout du rouleau, complètement stressés. Toutes ces choses sont censées nous rendre plus heureux, ça fait partie de la bonne vie. Qu’est-ce-qui a mal tourné, au bout du compte ? Ça ne veut pas dire que l’aspect de rationalité soit mauvais, mais on se rend tous compte que nous sommes à la recherche de zones où l’on peut se sentir à l’aise, en paix, pouvoir éprouver de l’amour et de la tendresse. Nous sommes tous à la recherche de cela dans notre vie. C’est important n’est-ce-pas ? Lorsqu’on utilise des mots comme « important », « sérieux », « la pratique », « il faut faire » – qu’est-ce qui émerge ? Que c’est vital pour votre bien ; c’est l’éthique du travail, soyons sérieux avec ça.

C’est exactement la même chose qui se passe au niveau du corps lorsque tout se tend et se resserre, au niveau des épaules. Vous pouvez remarquer tous ces aspects dans le corps, n’est-ce-pas ? Devenir sérieux signifie se resserrer, verrouiller, serrer la tête, les épaules. Tout ce qui est derrière et sur les côtés, on l’ignore, on va droit devant. Quand on dit que la méditation est une pratique sérieuse, attention : tout va se resserrer, partir vers l’avant, travailler dur, il faut faire des progrès, à la fin de la journée voir ce que vous avez accompli : « Je n’ai pas assez bien travaillé ; mais demain ça va aller mieux ». « Si vous arrivez à travailler suffisamment dur dans le futur, vous arriverez à avoir votre récompense ». Vous y croyez toujours ?

Il y a peut-être une autre façon de procéder, si on commence à activer d’autres zones auxquelles on peut donner plus de valeur. Il est important de sentir ce qui se passe dans le présent et de le ressentir plus profondément, d’apprécier une respiration, sentir la sensation de votre pied qui se soulève et qui se repose. Ça n’a pas besoin d’avoir de sens. Ça n’a besoin d’aucune justification.

Le fonctionnement ou le travail, quand on dit que ça marche, c’est toujours par la justification d’un résultat à la fin. Le résultat que je voudrais obtenir, « dans une semaine, ce sera la fin, encore une semaine, encore un peu, j’y suis presque ». Il faut vraiment faire attention à cela dans la démarche méditative, de pousser en avant, de vouloir accomplir quelque chose, de voir quels résultats vous avez atteints, à quel niveau vous en êtes.

J’utilise mes mains pour faire ce geste car nous sommes très familiers avec ce mouvement d’avancée en avant dans le temps. Est-ce qu’il est possible au lieu de cela de faire un mouvement d’élargissement dans l’espace, là, maintenant ? Ou les choses ont du sens juste parce qu’elles se passent là, maintenant, non par rapport à un résultat final. C’est ce qui se passe là maintenant, elles n’ont pas à se justifier.

Chaque fois nous revenons à une valeur innée ; la vie a une valeur innée qui n’a pas besoin d’être justifiée par un résultat final. Juste la nature vivante. Il y a quoi d’autre ? Quel cadeau cela peut être, d’être juste dans le maintenant, sans avoir à justifier, ou à se faire justifier par qui que ce soit ou quoi que soit, la validité de notre vie. Si vraiment vous pouviez éprouver cela, est-ce que ça ne serait pas un véritable soulagement ?

Vous n’avez pas non plus à être justifié par vous-même. Ça, c’est peut-être plus subtil et plus difficile. A chaque fois que je regarde les expériences, je me demande si je mérite ça, peut-être que je pourrais faire mieux, peut-être qu’il faudrait en tirer quelque chose, peut-être que l’on pourrait écrire un livre à propos de ça, peut-être que j’invente les choses, de toute façon. Il y a une certaine innocence dans le maintenant. Ça ne peut pas être emmagasiné, ça ne peut pas être appris. C’est le lieu où les constructions, les activités peuvent se détendre, se relâcher. C’est l’aspect que je vous présente, peut-être ça vous rappelle un petit quelque chose, parce que c’est là pour nous tous, ce n’est pas une idée étrangère. Dans un sens, c’est vraiment encourageant, de nous inviter à potentialiser, à mettre de l’énergie dans toutes ces zones peut-être oubliées.

Dans la pratique, essayer de garder le cadre de référence du maintenant, qu’on peut appliquer à tous les niveaux de la pratique. Garder à l’esprit qu’il n’y a pas d’objectif, qu’il n’y a rien à accomplir, rien à justifier, simplement à rester dans le maintenant, que ce soit le temps d’une respiration ou au niveau de l’attention au corps. Pour la respiration, il n’y a même rien à faire parce qu’elle se fait d’elle-même, de toute façon.

Est-ce que ça ne serait pas une source de véritable contentement et de joie, que de pouvoir garder ce cadre de référence dans notre pratique ? Si l’on encourage cela et que l’on s’y applique, alors petit à petit toutes les autres tendances mentales, que ce soit le doute ou beaucoup de choses, toutes les choses comprises dans un mot qui est la souffrance, peuvent petit à petit de dissiper, diminuer, s’amoindrir.

Le Bouddha a eu un mot célèbre, il a dit, si on pouvait demeurer ainsi avec ce cadre de référence pendant seulement une semaine, ce serait assez. Il ne comptait pas les minutes. C’est juste pour donner une mesure, bien sûr ça demande un effort, ça ne va pas se faire en un clic, mais c’est pour indiquer que quelque chose va se faire, avec cette diligence. Les habitudes, les ressentis lourds, pesants, stressants, vont petit à petit se dissiper, diminuer, et disparaître.

Nous allons prendre quelques instants pour étirer notre corps et nos jambes et ensuite nous prendrons un temps d’assise. Vous verrez si vous pouvez intégrer et appliquer tout ce dont j’ai parlé.