Rester dans le réel (5)

Cinquième jour

Le matin, pendant la pratique, utiliser la fonction spécifique de l’esprit vitakka et viccara. Vitakka sert à pointer, à nous montrer la direction, viccara est la capacité d’apprécier, de ressentir. Ce sont comme les deux mains du Bouddha qui sont représentées sur l’autel, une main avec le doigt qui touche légèrement la terre et l’autre main avec la paume ouverte avec beaucoup de tendresse, celle qui apprécie.

Dans notre vie quotidienne, vitakka qui pointe est un aspect sur lequel nous avons peu de choix, car notre attention, le plus souvent est requise, ou happée, dans un sens et dans l’autre. viccara n’est pas non plus quelque chose que l’on choisit, ce sont les choses qu’il nous faut porter à l’esprit ; par exemple, celles dont nous nous disons qu’elles sont à faire. Ce sont des zones très activées, mais en même temps très paresseuses car en fait c’est le mode qui les attire et qui nous demande à y réagir.

Lorsque vous avez fini de faire les choses que vous avez à faire, alors l’esprit s’affaisse, il est flou, vague, il vagabonde, car il a l’habitude d’être encapsulé, d’être captif, il est pris dans des pensées, dans des souvenirs etc… Donc l’une des pratiques délibérées de la méditation consiste à élever votre attention vers quelque chose. Lorsque vous êtes capturé par des pensées, c’est comme si votre attention était attrapée dans un plan d’eau où vous êtes en train de nager. Alors que lorsque c’est un acte délibéré, c’est un acte beaucoup plus fluide et qui va délibérément en direction de l’objet.

On a pu démontrer hier, avec la main qui attrapait le réveil, la façon dont, au niveau ordinaire, immédiatement notre main se précipitait vers l’objet sans que l’on soit conscient de ce qui se passe au niveau du bras et de l’épaule. Vous vous souvenez comment on a cultivé le geste d’envoyer l’énergie depuis l’épaule tout le long du bras, tandis que la main restait souple ; finalement, la main se tend de façon à ce qu’il y ait une continuité dans le déversement de l’énergie. Le résultat final semble être le même, puisque vous attrapez le réveil, mais le processus est différent. Ça permet aussi de se sentir plus complet, entier, car ce n’est pas juste un geste réactif pour attraper le réveil, c’est tout le corps qui participe consciemment au mouvement.

Les énergies sont alors plus calmes, plus régulières et plus rassemblées. Et dans cette expérience, l’objet en lui-même c’est-à-dire le réveil, n’a pas tant d’importance; ce qui est important, c’est le mouvement, dans sa fluidité, sa régularité pour arriver à atteindre le réveil.

On va continuer l’exercice en continuant le mouvement sans avoir à prendre quoi que ce soit, un réveil ou quoi que ce soit, pour sentir l’aspect plaisant de la continuité du mouvement qui s’étire et ensuite qui revient. C’est ce qui nous permet d’avoir une expérience tangible de ce que sont vitakka et viccara. En fait c’est ce sur quoi on applique la méditation.

Et c’est ce qui nous permet de changer notre attitude sur la façon de prendre en compte un objet ou de le saisir, au niveau de l’esprit. Quand le mouvement en direction d’un objet est basé sur l’urgence ou l’avidité ou l’aversion, le geste est compulsif, c’est un saut. Le mouvement dans la méditation est le mouvement d’aller vers, peu importe de saisir un objet ou pas, c’est le fait de s’entraîner à aller porter son attention ; aller toucher un objet en se demandant ce que c’est, de quoi il s’agit, et puis revenir et à nouveau aller le toucher, et revenir et s’entraîner ainsi, encore.

C’est ainsi que nous pouvons changer deux qualités de notre intention qui le plus souvent deviennent des priorités dans nos vies. L’une d’elles est que c’est la qualité de l’objet qui conditionne le mouvement ; ainsi un objet que l’on considère comme plaisant fait que l’on se précipite vers lui. C’est le principe de la sensualité qui fait que l’on est attiré par un objet à avoir, à manger, on se précipite pour l’obtenir.

Egalement ce qui est très puissant à ce niveau, est l’éthique de travail, il faut se précipiter pour que ce soit fait rapidement. Il y a une pression qui nous pousse, « ne pensez pas doucement, ne prenez pas votre temps. Dès que vous avez accompli ça, passez au prochain ». Alors, la qualité de l’intention est dominée par la fonctionnalité et la performance. Nous nous occupons des choses parce qu’elles sont importantes, urgentes, nécessaires. Vous vous précipitez dans votre voiture et vous démarrez pour vous rendre quelque part, il y a la notion de bondir et d’utiliser l’objet.

Pour moi je trouve que c’est source de confusion… Je mets mon ticket dans une fente pour ouvrir un portail, je mets le ticket et le portail s’ouvre, je n’ai pas le temps de passer, qu’il se referme déjà, parce ce que je n’avance pas assez vite. Dans l’ascenseur, vous appuyez sur le bouton et la porte s’ouvre et vous n’avez pas le temps de passer, que ça se referme sur vous. Au feu rouge, aussi, vous avez un dixième de seconde pour pouvoir vous lancer, sinon immédiatement ça klaxonne.

Donc votre attention ne se déplace pas de façon graduelle et fluide, elle est précipitée en avant. Qu’est-ce que cela provoque…, eh bien, que l’esprit est conduit et dominé par toutes les machines électriques. Et finalement votre esprit devient comme une machine électrique.

Nous nous entraînons à changer ce rythme, ce processus : nous nous arrêtons, nous asseyons et faisons une pause, c’est vraiment le point crucial de pouvoir faire une pause. C’est une façon de pouvoir pénétrer dans le maintenant.

Car le mouvement, habituellement, est d’avancer dans le temps, en avant vers la prochaine chose, de démarrer quelque chose.

Là, nous utilisons cette façon de faire la pause. L’esprit, au lieu de se précipiter en avant, devient plus ouvert ; un peu comme s’il s’ouvrait latéralement. Au lieu d’avancer il s’élargit, il s’adoucit et aussi il est en meilleur équilibre, il est plus posé.

« Où en sommes-nous, qu’est-ce qui se passe, qu’est-ce qui est le plus important maintenant ? » : vous avez une chance dans cette pause qu’il y ait une sorte de question qui l’accompagne, et ce n’est pas une question qui se précipite pour avoir une réponse, elle est simplement intéressée, à l’écoute…

Qu’est-ce qui est ressenti comme étant important maintenant, qu’est-ce qui s’élève dans le présent. C’est un mouvement vers l’éveil. Ça n’est pas un mouvement en termes de temps, ce n’est pas un mouvement en direction d’un produit final, ça ne se dirige pas vers un objet particulier, et ça ne cherche pas à devenir quelque chose.

Comment je vais accueillir quelque chose ?, comment je vais faire en sorte de devenir quelqu’un ?, il n’y a pas ces objectifs, ça ne se dirige vers rien. C’est un mouvement vers l’éveil qui consiste à se poser, donc à être un peu plus alerte. C’est une alerte détendue, car vous n’êtes pas attachés à un objet, vous n’êtes pas en train de prouver ou de découvrir quoi que ce soit.

On peut commencer à ressentir, à découvrir la qualité de l’intériorité, la sensibilité, se nicher dans cette qualité de vigilance, d’alerte. Ça peut aussi être vécu comme très ludique. Il n’y a pas ce pouvoir électrique de vous propulser, de vous pousser, mais une force tranquille qui peut être très agréable.

Donc il s’agit de sentir ce mouvement initial, de changer de vitesse pour arriver à s’établir dans ce type d’état de vigilance alerte et en même temps ouvert, paisible.

D’arriver à ce moment qui précède même le fait de vouloir méditer, ou de suivre la respiration, d’aller vers l’éveil ou quoi que ce soit. De rentrer en contact avec les mains de l’esprit, comme dans l’exemple d’attraper le réveil : les mains de l’esprit sont connectées à notre intériorité, elles ne sont pas en train de se diriger vers le fait de réaliser quelque chose, elles sont tournées vers notre intériorité. A ce stade du processus de méditation, elles sont assez libres, souples ; à partir de là, vous sentez que vous pouvez les diriger vers une zone comme les sensations de votre corps, par exemple.

C’est comme le fait de déplacer la main vers quelque chose, donc c’est vitakka en direction du corps ; comment est-ce que vous savez que vous avez un corps, qu’est-ce qui vous donne cette impression ?, et puis ensuite c’est comment ? Là c’est viccara. Vitakka, si vous voulez, c’est « qu’est-ce que c’est ? », viccara c’est la main ouverte, « comment est-ce, maintenant ? ».

Si vous pouvez aller vers et puis lâcher, revenir et puis à nouveau étirer la main vers, voyez comment vous vous retirez. En vous posant la question : « je suis comment avec ça ? Qu’est- ce qui se passe avec le sujet ? ». Puis vous étirez à nouveau, ensuite vous revenez. Au bout d’un moment, après avoir effectué cela de façon régulière, lorsque vous atteignez l’objet, vous êtes toujours aussi en connexion avec le sujet, car la connexion aura été établie. Et lorsque je dis que vous êtes toujours conscient du sujet, cela signifie que lorsque vous atteignez quelque chose, vous pouvez en même temps senti : « Je suis excité ou je suis dans l’ennui, ou tendu » ; vous avez cette conscience en même temps. Vous avez besoin des deux, en vérité, car vous avez besoin de prendre en compte les attitudes qui se manifestent dans votre subjectivité, de sentir si vous êtes en train de vous ennuyer ou de vagabonder.

En même temps vous ne perdez pas le contact avec l’objet. Parce que si vous perdez contact avec celui-ci, qu’est-ce qui se passe lorsque vous contactez le fait que vous vous ennuyez ? A ce moment-là, va survenir la pensée : « Qu’est-ce que je devrais faire ? », et toutes sortes de spéculations mentales vont se produire.

Ici, l’objet de votre attention est utilisé pour vous permettre de mesurer la qualité de présence à l’objet. Par exemple, si je tiens le réveil et à un moment donné et que je le lâche, le réveil tombe, ça me permet de remarquer que mon attention n’était pas vraiment rassemblée. Je n’ai pas besoin à ce moment-là de rentrer dans toutes sortes de jugements, dans un débat intérieur : « Pourquoi je ne l’ai pas tenu plus fort, je n’aurais pas dû le laisser tomber ».

Simplement je reprends le réveil.

Peut-être aussi remarquez-vous que vous le serrez très fort et qu’il y avait quelque chose de nature désagréable parce que vous vous y accrochiez si fort.

Si l’on utilise la respiration par exemple comme objet, si vous ne la contenez pas de façon suffisamment ferme, elle s’échappe. Et si vous la contenez trop fermement, elle perd sa vitalité et devient rigide. Si vous la contenez correctement, vous pouvez sentir toute la vitalité du corps qui s’exprime à travers la respiration. Cette qualité de vitalité dans la respiration commence à se diffuser dans l’esprit. C’est ainsi que l’objet lui- même commence à amener sa vitalité au sein de l’esprit. C’est pourquoi nous utilisons la respiration. Parce que ce n’est pas juste le fait d’y porter son attention et de la contenir, c’est le fait qu’elle nous contient également, si vous voyez ce que je veux dire ; elle nous soutient.

On appelle cette expérience, l’expérience de réjouissance, car c’est la faculté de réjouissance de l’esprit. C’est sans doute une faculté qui n’est pas beaucoup développée, ou qui est vécue seulement dans des jeux ou dans des activités plus frivoles, mais qui en fait est très importante pour la méditation. En portant une attention sur un objet, elle commence à vous apporter de la vitalité et du bonheur. Et c’est en lien avec cette qualité particulière de la façon de contenir les choses.

Si vous le faites en suivant l’éthique de travail, ça va être d’attraper le souffle, la respiration et travailler avec. « Il y a trente minutes pour attraper la respiration, on n’y échappe pas. C’est vraiment très dur d’essayer d’attraper cette respiration… ».

Alors que l’on doit être beaucoup plus en train de suivre le mouvement, de sentir ce qui se passe, comment est cette expérience, laisser la respiration peut-être nous parler, nous toucher, et sentir cette vitalité, sentir cet échange où il y a une réciprocité.

C’est ainsi que sujet et objet peuvent être en contact et qu’un sentiment d’unité très plaisant se manifeste. Nous devrions pouvoir toucher les choses avec suffisamment de légèreté pour qu’elles puissent nous répondre, nous parler, qu’on puisse les ressentir, s’en imprégner et les intégrer. Car là, maintenant, nous ne sommes pas en relation avec un objet mort, comme un réveil ou un autre objet, mais avec quelque chose de vivant. Il s’agit de la force de vie elle-même. C’est notre parent, c’est notre cadeau, c’est notre force de vie elle-même, une grande chose. Et vous ne pouvez pas juste l’attraper avec votre égo et lui dire quoi faire. Il faut pouvoir le toucher avec une forme de respect, de gratitude, le laisser vous pénétrer.

Donc nous nous entraînons à avoir la bonne approche. Lorsque ça ne se passe pas correctement, on prend un temps de pause. Très souvent ça ne va pas être ajusté, l’attention va être relâchée ou trop serrée, alors ce sera le moment de se pauser ; la pause est très importante. Vous pouvez y passer une heure, juste à se pauser. Simplement vous permettre de vous ouvrir, plus large.

En même temps, c’est quelque chose d’assez naturel, vous pouvez le voir dans des parcs où des gens sont simplement assis sur un banc… Ils ralentissent. Et alors vous ne vous sentirez pas si poussés, si épuisés, si tiraillés. Vous pouvez sentir votre vitalité revenir, vous sentir plus joyeux, plus ludiques, vous sentez le fait que vous êtes prêts à nouveau à rentrer en contact avec la respiration, à sentir comment elle vous affecte. Vous avez bien sûr remarqué qu’il y a toutes sortes de pensées de souvenirs qui arrivent… alors pause… sans les suivre, sans les juger ni y ajouter quoi que ce soit …simplement une pause large, ouverte et douce.

Maintenant, où est le corps, où est le souffle, où est la respiration ? Vous revenez dans le ressenti de détente un peu comme si vous atterrissiez, comme un oiseau qui vient doucement atterrir sur un objet.

Nous allons prendre un temps pour mettre cela en pratique, et avant, si vous voulez vous étirer, étirez votre corps, vos jambes. Ensuite nous aurons à peu près une demi-heure de pratique.

 

Enseignement

 

Le Bouddha, on le sait, a défini les quatre fondements de la pleine conscience, que nous sommes en train d’étudier, comme étant un royaume au sein duquel nous devrions vivre. La « pleine conscience », mindfulness, est la capacité à établir un cadre de référence, à amener et maintenir quelque chose à l’esprit. Vous amenez les différentes qualités de l’esprit à votre attention, les aspects de rationalité, de ressenti, d’imagination et de sagesse de l’esprit.

C’est comme tenir un objet dans la main et soupeser son poids, ressentir sa forme, déterminé s’il est agréable ou désagréable, tout cela en une seule fois. Ainsi, l’esprit est ce système de pleine sensibilité et de réceptivité. Du fait que vous amenez la globalité de votre esprit sur l’objet de votre attention, vous pouvez appréhender ce phénomène sous un nouvel angle, une nouvelle lumière.

Il s’agit toujours du corps, on fait l’expérience du corps en tant que tel. L‘expérience des qualités élémentaires comme l’expérience de la terre qui peut être souple ou rigide, du feu qui peut aller de la chaleur à la fraîcheur, également l’expérience de l’eau et de l’air, ces quatre éléments étant en interrelation.

Nous apportons notre pleine conscience en y mettant un cadre. Certaines idées peuvent être dissipées : la première est « je suis un corps », qu’est-ce qui maintient ce corps ? Une autre est « je suis dans un corps » car, bien sûr, comme le corps change tout le temps, dans quelle sorte de corps êtes-vous établi ? Dans un corps endormi, en colère, triste ?

Une autre idée est de posséder un corps, de reconnaître qu’il vit sa vie, qu’il a sa propre nature et ses propres qualités que vous ne pouvez pas changer, donc vous pouvez le contenir d’une façon où il peut se maintenir en équilibre. Malgré tout, il est soumis au changement, à la douleur, à tout ce à quoi les corps sont soumis. Il y a aussi l’idée que : « Je suis autre chose que le corps » ; si on a cette idée préconçue, on aura tendance à ne pas s’occuper du corps et à devenir un peu éthéré, à planer : « Je ne suis pas dans le corps mais en dehors du corps, séparé du corps… ».

Mais la pleine conscience s’établit dans le corps, donc toutes les expériences de répulsion ou de fascination du corps vont pouvoir diminuer et même se dissiper ; ce sera source de liberté. Car si vous regardez les corps simplement avec les yeux, ils ont tous à peu près les mêmes caractéristiques : ils commencent petits puis grandissent, ils sont faits de chair, d’os, avec des yeux, des cheveux, des reins…, et à un moment donné, ils se brisent.

Donc on ne peut pas établir un soi en disant que l’on est dedans ou en dehors.

Lorsqu’on est dans la pleine conscience du corps, il n’y a pas besoin de procéder comme cela, car on n’a pas besoin de savoir qui l’on est et ce que l’on est : si on procède de la sorte, on est au contraire dans une sorte d’hésitation.

Dans la pleine conscience du corps, on peut faire l’expérience d’une clarté et sentir que l’on est libre de toutes les formes de détresse, d’anxiété. Cela se fait naturellement, sans créer quoi que ce soit, sans qu’il y ait l’empreinte de qui que ce soit.

Lorsque nous appréhendons le corps de la sorte, il commence à s’exprimer de lui-même et l’esprit n’a plus besoin de concevoir ou de créer quoi que ce soit.

Un autre fondement est l’expérience du plaisir ou de la douleur, qui peuvent être de nature physique ou mentale. C’est un ressenti qui crée beaucoup d’activité, c’est pourquoi on doit bien ancrer la pleine conscience du corps de façon à entrer en contact avec ces ressentis sans en être ébranlés.

La pleine conscience du corps permet à l’esprit de s’établir de façon régulière et stable. Il y a aussi des ressentis difficiles ou douloureux, qui créent une activité défensive où l’on essaie de se protéger, et on va être agité. A l’inverse, les ressentis agréables peuvent entrainer une forme d’excitation, de bonheur, on en veut un peu plus, on essaie de prolonger cet état.

La pleine conscience de ces ressentis permet de rester avec eux, de se maintenir et de les aborder tels qu’ils sont, pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire des ressentis, En particulier, vous les considérez pour qu’ils se produisent. Lorsque vous avez un ressenti douloureux, il semble qu’il vous attaque comme s’il était malveillant, qu’il essaie de vous tuer, de vous poignarder. Mais le ressenti n’a pas d’intention : il fait juste ce qu’il a à faire, qui est de sentir. Nous devons garder cela à l’esprit, juste comme quelque chose d’anonyme, une caractéristique universelle qui se manifeste et qui passe.

Les ressentis plaisants apparemment ne sont pas un problème, mais lorsqu’ils changent, on ressent que l’on a perdu quelque chose, alors on veut y revenir. C’est pourquoi l’esprit rôde autour de ces ressentis et commence à en être très occupé, mais il n’est pas possible de dire « puissent les ressentis désagréables ne jamais se produire en moi ».

Les ressentis sont sources de grande activité mentale, on peut se sentir attristé, oppressé. Le soi, en général, se forme à partir des ressentis mentaux désagréables, le fait de se dire « j’ai été abusé ou méprisé, abandonné », donc le soi est douloureux, et on peut y rester coincé. C’est ainsi que le soi s’établit comme étant une victime, quelqu’un qui a été blessé. Il est très difficile de sortir de cela, car la formation du soi semble se faire autour de ce ressenti, il fige tous les souvenirs en rapport avec lui et va même créer des souvenirs si la structure du soi se construit autour de cela.

Quand ces états mentaux se présentent, qu’on se sent blessé, coupable ou triste, il faut revenir et essayer de percevoir quel est le ressenti qui est à l’arrière-plan, voir s’il est possible de comprendre qu’un ressenti est juste un ressenti et qu’on peut en sortir, simplement revenir à soi.

Il nous faut considérer cela très sérieusement et développer beaucoup de clarté. Cela entraîne une activité autour de laquelle le soi va se construire. Dans le cas d’émotions négatives difficiles, il faut essayer de revenir au ressenti qui y est associé comme une décharge électrique qui viendrait vous provoquer. Parfois c’est comme une pression qui revient, qui vous harcèle sans cesse. Mais la pleine conscience peut contenir ce ressenti avec beaucoup de soin et très clairement ; alors le ressenti est là mais il n’y a pas de personne qui l’éprouve.

On peut reconnaître un ressenti agréable ou douloureux, c’est quelque chose dont tous les êtres humains, les êtres sensibles peuvent faire l’expérience. Puisqu’ils sont de trois sortes, les ressentis, on peut se dire que statistiquement il n’y aura que trente-trois pour cent de ceux-ci qui vous plairont. Parce que même les ressentis agréables, lorsqu’ils régressent, deviennent désagréables. Si quelque chose de plaisant s’arrête, cela peut être très difficile et créer un sentiment du soi qui monte et descend (les humeurs), alors que vous voudriez être quelqu’un dont les ressentis sont stables et réguliers. Mais ça ne se passe pas comme ça…

Vous ne pouvez pas être une personne séparée de ses ressentis, par contre vous pouvez en avoir une pleine conscience : par exemple un ressenti est douloureux, vous en convenez de façon directe, pleine et claire mais si vous êtes submergés et que cela devient ingérable, il faut alors vous dire : je ne peux plus maintenir la pleine conscience sur ce ressenti. Changer alors délibérément de point de focalisation, peut-être faire des mouvements avec le corps ou porter votre attention sur autre chose. Mais, idéalement, pour arriver à une compréhension, il faudrait maintenir la pleine conscience sur ces ressentis, surtout dans le cas des ressentis mentaux. C’est autour d’eux que s’est constitué notre soi historique, notre personnalité, qui vient avec des états mentaux spécifiques et bien établis.

Les états mentaux sont un des autres fondements de la pleine conscience, et nous devons leur apporter notre attention. Il y a des états mentaux déprimés, ou excités, ou exubérants, calmes ou agités, spacieux ou contractés. Mais le point important est l’idée qu’il s’agit là de moi, et donc de se dire : je suis déprimé, je suis une personne colérique, j’ai beaucoup de colère. C’est ce que l’on ressent, parce que les trois sankhara sont figés dans leur fonctionnement commun : on maintient le contact sur ce point, notre attention est complétement hypnotisée et notre intention guidée et maintenue dans cette direction.

Vous pouvez essayer, comme par exemple dans le cas d’un état mental colérique, de faire taire cette colère. Dans un cas de tristesse ou de dépression, je peux essayer d’avoir une mine brave et réjouie face aux choses ; il y a une sorte de coupure, de distanciation qui s’effectue, c’est la difficulté de travailler la pleine conscience sur ses états mentaux. Car notre habitude est de les réprimer ou de les projeter. On peut faire bonne figure par rapport à eux : une personne en colère va se retenir pour ne pas éclater, quelqu’un qui est dans la peur va donner l’impression qu’il est courageux, c’est comme si on enterrait cela.

Si l’on n’est pas capable d’appliquer la pleine conscience aux états mentaux, cela provoque des situations très compliquées où l’on perd le sens des événements et de nos ressentis.

Les états mentaux sont un peu comme des acteurs sur scène qui déclament pour attirer l’attention. Lorsque vous avez l’un de ces états mentaux difficiles, ça devient l’histoire de qui je suis, ça inonde tout votre corps, c’est comme un vortex qui happe tous les éléments de votre vie, qui finit par ne tourner qu’autour de ça. Ce qui fait que toutes les pensées, tous les souvenirs, tous les événements viennent comme pour confirmer cet état mental : si vous êtes déprimés, vous passez en revue tout ce qui n’a pas été bon pour vous, ce qui n’a pas fonctionné et vous remémorez toutes sortes d’événements, même si en fait il n’y en avait que très peu… Si vous ne pouvez pas vous rappeler ce type d’événements, vous créez un nouvel état mental de déprime existentielle, une sorte de tristesse, de dépression sur laquelle on ne peut mettre un nom.

Les états mentaux sont comme des cyclones qui emportent tout, ils demandent beaucoup d’attention en même temps que de plus en plus d’activité. Il se peut que vous les déversiez sur quelqu’un d’autre, en créant toutes sortes d’histoires. Mais si vous êtes en pleine conscience, vous voyez qu’il s’agit d’un état mental : « A qui est-ce en train d’arriver maintenant ? ». Est-ce que vous pouvez trouver cette personne à qui cela arrive ? Vous pouvez voir que cela créé un effet particulier dans votre expérience corporelle, vous pouvez remarquer que cela amène toutes sortes de pensées – mais de qui s’agit-il ?

Votre état mental change si vous apprenez une nouvelle qui vous met de bonne humeur, jusqu’à ce que vous en appreniez une mauvaise et que vous vous sentiez triste. Mais alors, qui êtes- vous dans tout cela ? Etes-vous la personne triste, la personne heureuse ? Et lorsque vous étiez heureux, où était passée la personne triste ? Où est-elle ? Mais si vous êtes l’espace vide au sein duquel tous ces états mentaux peuvent circuler librement, qu’est-ce qui fait que cet espace est à vous ? A qui appartient-il ?

C’est juste un espace qui n’appartient à personne, en fait.

Lorsque l’on contient les états mentaux, ils ne sont plus aussi passionnés, on peut se déconnecter de leur impact. Un esprit non entraîné n’arrive pas à les contenir : la notion d’espace est perdue, la régularité, la stabilité sont perdues. La charge, l’énergie spécifique de cet état demeurent dans le corps. On peut très bien remarquer que lorsqu’on est heureux, le corps s’ouvre et devient plus vivant, vibrant ; lorsqu’on est triste, il se rétrécit et s’affaisse, si l’on est en colère il se tend et se contracte. Mais si l’on est en paix il s’adoucit. On peut distinguer très nettement l’impact des différents états mentaux sur le corps.

Lorsque l’état de colère se manifeste et que le corps se raidit, si on se dit « non, je ne suis pas en colère », « je ne me sens pas en colère mais juste froid et distant », ou bien si je suis submergé par la tristesse et le chagrin et que je ne le veux pas, je rassemble tout et je fais bonne figure, je prends l’air réjoui ; la tristesse est « gelée », on peut ressentir un sentiment de distance qui est moins douloureux que la sensation d’être poignardé par le chagrin ou la colère.

L’effet que peut avoir cette action de nier les choses, de les réprimer et les éviter est que, petit à petit, on devient distant avec beaucoup de choses et que tout le corps se verrouille : « Là, je suis en train d’errer dans mes pensées, ça va, je me sens bien, peut-être un peu dans l’ennui… » Mais où est partie la joie, où sont partis l’amour et la nature vibrante, où est partie la véritable vitalité ?… Sous la couverture, avec la colère et le chagrin. Ceci n’est pas quelque chose que nous choisissons de faire, c’est un mécanisme défensif qui se fait naturellement. C’est vraiment une révélation, quand vous commencez à fondre, à entrer dans votre corps et à ressentir vraiment les choses.

Avant d’être moine, j’étais une personne « normale ». Après avoir commencé à pratiquer un peu, je suis devenu coléreux et déprimé. Quand le « système » répressif s’effondre, tout remonte et l’on est coincé : c’est le tigre qui sort de sa cage, et l’état mental qui est là n’est pas beau. Tout le monde connaît cela, d’où l’utilité d’avoir de l’humour. Ce sont des petits mémos que vous pouvez garder lorsque émergent en vous des états mentaux terribles qui peuvent vous submerger et vous surprendre, au point que vous vous dites : « Je ne pensais pas que j’étais si mauvais que cela ».

Cela se passe pour tout le monde, nous y sommes tous confrontés. Lorsqu’on le reconnaît, peut naître un sentiment de compassion. On peut envisager les choses de manière plus pleine, plus droite, juste comme étant un phénomène. Personne n’est séparé de la colère et du chagrin, car personne n’en éprouve pas.

Une étape pratique est de ressentir les états mentaux à l’intérieur de notre corps.

C’est ce que nous essayons de faire ici, car il est très difficile de les appréhender, de les contenir. Mais on peut parfaitement ressentir ce qui se passe quand on est en colère, quelle est l’action de la tristesse ou de la colère sur le corps.

Les ressentis qui sont particulièrement coincés ont tendance à se manifester dans des zones spécifiques du corps : vous pouvez sentir quelque chose qui se contracte au niveau des épaules, votre visage est comme écrasé, vous sentez un nœud dans l’abdomen. Ce sont des activations qui ont des effets, pas partout, mais quelque part dans le corps. Quand vous commencez à faire l’expérience de cet état mental dans une zone spécifique du corps, il est bon de vous souvenir d’autres parties de celui-ci, par exemple : « Qu’en est-il de ma cage thoracique, ou de mon genou ? ».

Cela peut vous permettre de passer du corps douloureux au vrai corps ; c’est juste cela, rester avec une intention régulière et maintenir le cadre pendant que le ressenti passe et se déploie. L’important est de maintenir le cadre de référence. Dans certains états mentaux, vous pouvez ressentir une sorte d’exaltation qui fait que vous vous sentez léger, comme si vous flottiez, alors vous pouvez éviter cet état mental en revenant à la base, en sentant l’enracinement.

Ça me surprend toujours de découvrir que les choses ne se passent pas comme j’aimerais qu’elles se passent ! Comment serait-il possible que les choses se passent comme je le voudrais, comment cela pourrait-il se passer pour que le monde opère ainsi ; et comme il y a sept milliards d’êtres humains, comment cela pourrait-il se faire ? Ça ne pourra se faire qu’avec de la patience, à partir du moment où on prend les impressions du soi pour ce qu’elles sont. Il est possible à ce moment-là de vivre en harmonie.

Les états mentaux qui sont difficiles, la méchanceté, la tristesse, peuvent offrir une opportunité de développer la pleine conscience, la patience, la tolérance, en nous mettant au défi. C’est là, le passage où l’on apprend à traverser, cela fait partie de l’expérience humaine où l’on apprend à être plus vaste. Ça ne se produit pas en essayant d’être plus vaste, mais juste prenant en compte ce qui est en train de se passer.

 

Questions /réponses

 

Je vous propose une quinzaine de minutes consacrées aux questions, s’il y en a.

Mais entre-temps, une requête est venue, de maintenir le noble silence. C’est un engagement que nous avons pris en début de retraite; naturellement, lorsque vous vous sentez plus détendus, l’empathie commence à se manifester et vous découvrez avec plaisir qu’il y a des gens qui sont là… C’est mieux que d’être en colère, bien sûr, mais lorsque cela se produit, reconnaissez cette joie de l’échange qui apparaît comme étant un état mental, et essayez de le contenir encore pendant deux jours, de façon à respecter le silence et à ne pas créer trop d’interférences dans la pratique des autres personnes.

Question : Quelle quantité moyenne de pratique quotidienne conseillez-vous à un homme comme moi, noyé dans une vie frénétique, basée sur la compétition, l’analyse, une existence matérialiste et consumériste ?

Réponse : J’ai expliqué à certains d’entre vous, dans les entretiens, qu’il était utile, dans ce cas, d’effectuer plusieurs fois dans la journée (toutes les deux heures, par exemple), des pauses de 20 à 30 secondes pour revenir au corps et le ressentir, peut- être laisser flotter la question « Qu’est-ce qui se passe ? ». Si vous débranchez ainsi le courant 6/7 fois par jour il ne peut pas être en surcharge. Si vous vous posez la question de savoir comment vous allez, comment vous êtes, vous ne savez pas quelle est la réponse, mais cela vous ramène à votre intériorité. S’il y a une sorte de panique lorsque vous posez la question, vous pouvez vous dire : « Ok, submergé ici, dans la tête, mais en même temps que se passe-t-il au niveau de mon dos, de mes pieds ? ».

La pleine conscience est appelée aussi, de temps en temps, la digue, ce qui arrête l’inondation, ou ce qui coupe le courant. Dans l’instant où vous vous sentez submergés, vous pouvez garder à l’esprit le fait de vous souvenir que celui qui reconnaît la panique n’est pas dans un état de panique. Ça permet qu’il y ait quelque chose qui s’imprime ; ainsi, les courants électriques, les inondations n’arrivent pas à pénétrer profondément.

De même, lorsque vous rentrez chez vous après le travail, plutôt que d’allumer directement la télévision, vous pouvez prendre un temps de pause pour vous détendre, revenir au corps et laisser se décharger les pressions. L’esprit va dire « non, je n’ai pas le temps pour l’instant, je suis trop occupé, ça ne sert à rien », parce qu’à ce moment-là, celui qui s’exprime est le soi désespéré qui ne peut pas avoir de pensées joyeuses. Il faut arrêter d’être ce soi submergé et désespéré et revenir à vos pieds qui eux, ne sont ni désespérés ni submergés, ou à vos doigts, peut-être. Il faut commencer à sentir un peu le corps. Alors vous n’êtes plus ce soi désespéré et submergé : il faut vous souvenir que quoi que votre esprit pense que vous êtes, vous n’avez pas besoin de le croire.

Question : L’utilisation de métaphores durant les exercices en pleine conscience fait appel à des expériences vécues ou imaginaires, donc au passé et non pas à l’expérience directe. Peuvent-elles donc voiler le ressenti réel des sensations physiques et l’expérience directe de celles-ci, en faire une interprétation ?

Réponse : Beaucoup de nos expériences sont imaginaires : demain est imaginaire, le passé est imaginaire, qui vous croyez être est imaginaire, quels que soient le ressenti ou l’humeur dans lesquels vous vous trouvez, c’est imaginaire. Le monde est créé par la conscience qui forme des images et l’esprit est toujours en train de créer une imagerie.

Si vous pensez à votre oncle, une image apparaît (si vous avez un oncle) qui peut être joyeuse ou irritante, c’est là, c’est présent, c’est magique. Si vous pensez à quelqu’un, l’image apparaît, elle peut être floue, changeante mais elle apparaît, et le problème, c’est qu’avec la plupart de ces images on se dit que c’est réel alors que c’est une action involontaire qui se fait spontanément.

On peut voir tous ces aspects imaginaires que l’on prend pour réels ; mais quand vous créez une image délibérément, vous savez que vous êtes en train de la créer délibérément, c’est un jeu auquel se livre l’esprit qui a la capacité de former des images. C’est ce qui se produit tout le temps.

Ce que je suggère plutôt, c’est d’entrer en contact le plus directement possible avec le ressenti corporel, plutôt que de commenter en disant « c’est dur, c’est douloureux… », et de voir, à partir de ce contact que vous maintenez, quelles images se manifestent. Parce que tous les comportements mentaux sont des représentations. Lorsque vous dites que vous mesurez 1m80, vous pouvez penser que c’est vrai, mais 1m80, ce sont juste des chiffres, c’est une représentation et nous nous référons à quelque chose d’abstrait. Ce mètre 80 reste le même, ce n’est pas un bon mètre 80 ou un mauvais mètre 80, un joyeux ou un triste mètre 80.

C’est ainsi que fonctionne la rationalité. C’est bien et très utile quand vous avez besoin d’utiliser ce mode de description, mais imaginez quelqu’un qui s’adresse à vous en vous disant « bonjour, 1m80 » ! Vous vous direz « mais il ne voit pas qui je suis, je suis beaucoup plus que 1m80 ; est-ce qu’il ne pourrait pas me décrire autrement ? ». N’importe quel type de description mentale est une description qui peut être utile dans certains cas, comme la pointure des chaussures : « bonjour, monsieur 38 ! ». C’est très utile quand vous allez dans une boutique et qu’on vous demande quelle est votre pointure…

Donc il y a une utilité des représentations abstraites qui sont basées sur des nombres, mais on peut avoir aussi des sortes de représentations émotionnelles en parlant d’autres personnes : « elle est drôle, il est sérieux » qui fonctionnent dans certaines circonstances et pas dans d’autres. Quoi que vous fassiez, vous vous rendez compte que votre esprit est toujours en train de créer des représentations, des simulacres.

Vous pouvez aussi regarder l’aspect subjectif de vos expériences directement : « Est-ce que c’est chaud ? Est-ce que c’est dur ? ». Cette investigation peut être très utile dans certains cas et selon les objectifs: ça me donne l’occasion d’expérimenter les situations et les personnes avec moins de jugement. Par exemple, le feu n’est ni bon ni mauvais, mais si l’on parle de la colère, c’est mauvais.

Les métaphores peuvent vous aider à voir là où il y a des déséquilibres dans votre corps, et ainsi à pouvoir rétablir une harmonie. Vous pouvez sentir quelque chose de plus chaleureux, de plus ferme et stable. En fait, on utilise ce type de langage tout le temps, on utilise souvent le ressenti pour exprimer quelque chose : « Je me sens cool, j’en ai plein le dos ». On utilise naturellement dans le langage les capacités imaginatives de l’esprit, qui apportent beaucoup plus d’éléments que son aspect rationnel. A travers cela, on peut agir sur notre bien-être, ce qui est l’objectif de la pratique.

C’est probablement suffisant pour la journée.