Le désir en tant qu’énergie

Extrait du livre « Travailler avec les cinq obstacles », Ajahn Thiradhammo.

Tandis que nous comprenons plus clairement la nature conditionnée du désir, nous voyons à quel point il peut être stimulant.

Même si tout semble gris et terne autour de vous, si vous voyez soudain quelque chose de vraiment attirant comme des fleurs de clématites, vous vous exclamez : « Oh, comme elles sont belles ! » Votre humeur change du tout au tout et le désir va peut-être apparaître : vous allez peut-être désirer maintenir cette perception galvanisante ou posséder ces fleurs.

Certaines personnes sont très stimulées par les contacts sensoriels. Mais si nous voyons le désir avec plus de clarté et d’objectivité, si nous le voyons séparé de l’objet du désir, juste comme une énergie, nous aurons une vision plus sage de la façon dont il apparaît, de l’effet qu’il a sur nous et de ce que nous pouvons en faire.

Cela requiert un certain degré de compréhension et de stabilité dans la pratique méditative. Ensuite, nous pouvons commencer à utiliser cette énergie.

Nous en avons un exemple très concret avec le désir sexuel. Peut-être avez-vous entendu parler du système des chakras dans l’hindouisme, ces huit centres d’énergie psychique dans le corps. On dit que la sexualité se situe dans les chakras les plus bas. Si on peut séparer l’énergie de désir de sa source sexuelle, on peut la rediriger. Très simplement, l’énergie peut être déplacée des chakras les plus bas vers les plus hauts, du centre sexuel jusqu’au centre du cœur, par exemple.

C’est un moyen d’élever littéralement notre niveau de conscience : nous devenons conscients de cette énergie dans le cœur au lieu de la sentir dans la zone génitale. Même si nous ne parvenons pas à suivre cette procédure aussi directement, il y a d’autres moyens de déplacer l’énergie dès qu’on peut la distinguer de sa source.

Parfois des choses toutes simples comme changer de posture peuvent aider. Le désir est déclenché par une stimulation sensorielle à laquelle l’esprit s’attache. Si nous changeons l’environnement dans lequel la stimulation s’est produite, l’énergie de désir peut rester présente mais le lien avec sa source est cassé et il pourra être rétabli de manière plus utile.

Par exemple, s’il y a un fort désir sexuel physique, le fait de se lancer dans une contemplation mentale ou une discussion verbale, ou d’aller dans un lieu comme une salle de méditation ou un sanctuaire, peut créer un contexte plus favorable et causer un changement dans les énergies.

Bien sûr, il y a beaucoup d’anecdotes à propos de la façon dont certaines personnes affrontent de telles situations. On raconte, par exemple, que l’un des grands maîtres de méditation de Thaïlande qui était en visite à Bangkok a remarqué une femme très séduisante et soudain le désir sexuel s’est éveillé en lui. Il s’est immédiatement retiré dans la salle de méditation et il est resté assis là pendant trois jours, à méditer la plupart du temps. Il n’a pas mangé, juste médité, médité, médité. Voilà peut-être un exemple de la façon dont on peut transformer l’énergie sexuelle grâce à la pratique de la méditation.

Dans la salle de méditation, il se trouvait dans un environnement porteur, avec une statue du Bouddha face à lui. Il a réussi à calmer ce désir sexuel quasi-irrépressible et il est devenu l’un des plus célèbres maîtres de méditation de Thaïlande. Apparemment, il a eu une sorte de révélation dans sa méditation : cette femme aurait été son épouse dans une vie antérieure, c’est pourquoi il y avait encore un lien karmique aussi fort entre eux.

Je crois que le Bouddha avait compris ce processus de transformation des énergies car il a donné aux moines un conseil très explicite : s’ils remarquent qu’ils sont attirés sexuellement par une femme, ils doivent essayer de la voir comme leur mère, leur sœur ou leur fille (20) – cela crée une sorte de relation différente.

Peut-être avez-vous entendu parler des différentes définitions de l’amour dans la Grèce antique. On distinguait trois sortes d’amour : eros, philos et agape.

En français on dit simplement « l’amour » mais souvent, quand les gens disent qu’ils sont tombés amoureux, il est fort probable qu’ils sont « tombés dans l’attraction sexuelle ». Mais le Grec ancien distingue clairement les deux choses. Il y a l’amour érotique ou eros et il y a philos, l’amour pour la famille, pour les amis, pour les camarades, qui est un sentiment très différent. Et puis il y a agape, l’amour du divin ou amour spirituel (21).

Lorsque nous comprenons qu’il y a différentes sortes d’amour, la façon dont nous orientons notre énergie est très significative. Parfois un sentiment d’amour apparaît dans une relation d’amitié intime mais il peut ensuite descendre au niveau eros des chakras inférieurs, tandis que si nous comprenons ces processus, nous pouvons l’élever au niveau d’agape, l’amour spirituel.

En général, notre conscience est entraînée à observer des objets ou des choses plutôt que des processus ou des énergies fluctuantes. Alors que faire de la façon dont l’énergie se déplace ? Souvent, ce qui se passe, c’est que cette énergie se fixe sur quelque chose.

Par exemple, l’énergie du désir apparaît et avant même de vous en rendre compte, elle se concentre sur une personne qui devient «objet de votre désir». Vous êtes peut-être tranquillement en train de vous détendre lorsque surgit un souvenir qui déclenche le désir, ensuite quelqu’un passe et, en un rien de temps, vous tombez amoureux de cette personne.

Vous déversez le désir sur la première personne qui se présente parce que vous n’êtes pas en mesure de traiter cette énergie volatile du désir. Nous sommes tellement habitués à nous occuper d’objets que nous ne savons pas quoi faire des énergies fugaces ; elles sont « trop brûlantes pour être maniées. »

Grâce au développement de la conscience des sensations corporelles, des tonalités des ressentis et des états d’esprit, tel que décrit dans les exercices pour le développement de l’attention, nous en venons à considérer ces expériences comme des processus fluctuants.

De la même manière, nous voyons le désir comme une énergie mouvante ou une pulsation. Le désir est un état de l’esprit, un aspect du flux constant de l’activité mentale. Il peut croître ou décroître mais il continue toujours à s’écouler.

Si nous pouvons observer clairement ces états d’esprit, nous commençons à voir des processus au lieu de toujours nous fixer sur des objets et des choses.

Ainsi, lorsque nous commençons à reconnaître ce qu’est le désir en tant qu’énergie particulière, nous pouvons le transformer en une énergie plus bénéfique. Par exemple, le désir sexuel peut être transformé en compassion, énergie du cœur.

La plupart du temps, les gens ne comprennent pas leurs énergies et n’ont donc aucun contrôle sur elles. Ils sont ainsi obligés de refouler ou de nier les plus inconfortables, comme les pulsions sexuelles, mais celles-ci finissent par filtrer et se retrouvent déviées ou projetées sous des formes imprévues ou inappropriées.

C’est aussi ce qui se passe avec la colère : les gens étouffent leur énergie de colère jusqu’à ce qu’une victime potentielle se présente et ils la déversent sur elle.

En voyant clairement la nature « processive » de toute expérience vécue, nous pouvons apprendre à faire face intelligemment aux énergies émotionnelles de façon à les transformer, faute de quoi nous finissons par être contrôlés par elles sans même nous en rendre compte.

(20) Cité par le Vénérable Pindola Bharadvaja au roi Udena mais non trouvé dans les paroles directes du Bouddha, cf. CDB, p.1416, n.119.
(21) Ce mot était utilisé par les premiers Chrétiens pour parler de l’amour de Dieu. Cf. Wikipedia « Agape »

Source du texte   Dhamma de la forêt