Quand on rencontre des résistances

Extrait du livre « Travailler avec les cinq obstacles », Ajahn Thiradhammo.

Dans la mesure où la négativité se manifeste de multiples façons, il est inévitable que nous rencontrions des résistances en essayant de développer la bienveillance, que ce soit par rapport à certains aspects de nous-mêmes ou, plus probablement, par rapport à quelqu’un ou quelque chose que nous n’aimons pas.

Lorsque cela se produit, les Écritures offrent toute une série de pratiques ou de manières de considérer la situation pour mieux comprendre la bienveillance, pour porter un regard différent sur elle ou la renforcer et, si tout va bien, dégager la voie pour approfondir la pratique.

L’auteur du Chemin de la pureté a rassemblé un certain nombre de méthodes qui permettent de résoudre le problème de la résistance à mettā (PP.324-332) :

1) Développer la bienveillance jusqu’au niveau de l’absorption méditative puis l’appliquer à cette difficulté. Dit plus simplement, cela revient à développer plus de concentration et d’attention pour soutenir la bienveillance.

2) Réfléchir à l’enseignement du Bouddha dans le discours sur l’analogie de la scie (M.I,129) où il dit que même si une personne devait être coupée en morceaux, un membre après l’autre, si elle entretient de l’hostilité envers ses bourreaux, elle ne suit pas son enseignement.

3) Réfléchir à l’enseignement du Bouddha que l’on trouve dans S.I,162 :

Répondre à une personne en colère avec colère est pire que se mettre en colère.
Celui qui ne répond pas à la personne en colère avec colère gagne une bataille chèrement acquise.
Ainsi le bien des deux personnes est stimulé, le sien propre et celui de l’autre.
Être conscient de sa propre fureur
mais, avec attention, garder son calme.

4) Réfléchir à l’enseignement du Bouddha que l’on trouve dans A.IV,94 sur les sept choses qui nous arrivent quand nous sommes en colère et qui feraient plaisir à notre pire ennemi : on devient laid, on souffre, on n’a pas de chance, on n’est pas riche, on n’est pas célèbre, on n’a pas d’amis et on reprend naissance dans un état de souffrance.

5) Réfléchir à l’enseignement du Bouddha que l’on trouve dans A.II,95 où il compare une personne en colère à une bûche inutile car brûlée aux deux extrémités et abîmée au milieu.

6) Réfléchir aux qualités de la personne qui nous pose problème comme expliqué dans A.III,186-90, c’est-à-dire au niveau de ses actions, de sa parole ou de ses succès en méditation, ou à tous ces niveaux réunis. Si nous ne trouvons chez elle aucune belle qualité, nous pouvons éveiller en nous de la compassion pour cette personne pour qu’elle ne reprenne pas naissance dans une sphère de souffrance.

7) Réfléchir au mal que nous nous faisons en entretenant la colère (cf. versets PP.326-7)

8) Réfléchir au fait que nous sommes détenteurs de notre propre karma :

« Tous les êtres sont responsables de leurs actes et héritent de leurs conséquences. Leur avenir naît de ces actes, il accompagne ces actes et leurs conséquences seront leur demeure. Ils hériteront de tout acte bénéfique ou négatif accompagné d’une intention. » (A.III.186).

Par conséquent :

a) la colère que vous entretenez est votre propre karma négatif ; on peut la comparer à celui « qui veut frapper quelqu’un et s’empare d’une braise brûlante ou d’un paquet d’excréments pour les jeter sur l’autre, sauf qu’il est le premier à se brûler ou à sentir mauvais. » (PP.327) ; et

b) les actes des autres porteront leurs propres fruits sans que vous ayez à intervenir.

9) Relire les Jātaka, l’histoire des vies antérieures de celui qui allait devenir le Bouddha.

10) Relire l’enseignement selon lequel, du fait de l’enchaînement incessant des renaissances, il y a toutes les chances pour que les personnes que l’on rencontre dans cette vie aient été un jour notre mère, notre père, notre sœur, notre frère, etc. de sorte qu’il n’est guère approprié d’entretenir de la négativité envers eux (S.II,189).

11) Revoir les onze avantages de la pratique de la bienveillance : sommeil plaisant ; réveil plaisant ; pas de cauchemars ; être apprécié par les humains ; être apprécié des non-humains ; être protégé par des déités ; ne pas être affecté par le feu, le poison ou les armes ; avoir un esprit concentré ; avoir une expression de sérénité sur le visage ; ne pas avoir l’esprit confus au moment de la mort ; renaître au minimum dans une sphère divine sinon mieux (A.V,342).

12) Réfléchir aux éléments : contre quoi êtes-vous en colère chez cette personne : ses cheveux, ses dents, ses ongles, etc. ? Ou contre un des éléments qui la composent : la terre, le feu, l’eau ou l’air ? Ou contre un des cinq agrégats d’attachement ? Ou l’une des six bases des sens ? En réfléchissant ainsi, on constate que, comme « une peinture dans l’air », la négativité n’a rien sur quoi se poser.

13) Offrir un cadeau à la personne qui vous crée des difficultés.

Plusieurs autres moyens sont mentionnés dans les Écritures. Il y a, par exemple, cinq façons de se libérer de sa propre négativité envers quelqu’un :

a) développer mettā pour lui ;

b) développer de la compassion pour lui ;

c) développer de l’équanimité envers lui ;

d) ne pas faire attention à lui ;

e) se souvenir que l’on ne reçoit que le fruit de son propre karma (A.III,185).

Il y a dix façons de se libérer de sentiments de malveillance envers autrui :

1) 2) et 3) comprendre que si quelqu’un a mal agi envers vous, est en train de mal agir envers vous ou risque de mal agir envers vous à l’avenir, vous n’y pouvez rien.

4) 5) et 6) comprendre que si quelqu’un a mal agi envers des personnes qui vous sont chères, est en train de mal agir envers elles ou risque de mal agir envers elles à l’avenir, vous n’y pouvez rien.

7) 8) et 9) comprendre que si quelqu’un a agi pour le bien d’une personne que vous n’aimez pas, est en train d’agir pour son bien ou risque d’agir pour son bien à l’avenir, vous n’y pouvez rien.

10) Ne pas céder à une colère irrationnelle (A.V,150-1).

Il existe encore une autre possibilité proche du point 13 ci-dessus mais beaucoup plus directe : pratiquer le pardon envers vous-même et envers la difficulté que vous rencontrez ou la personne difficile. Dans cette pratique, il est important de penser à vous inclure car toute « difficulté » est le résultat d’une interdépendance entre soi et l’autre.

Il est également utile de vous impliquer autant que possible, soit en vous adressant directement à la situation ou à la personne difficile, soit en vous engageant pleinement au niveau du corps, de la parole et de l’esprit, peut-être à travers une sorte de geste rituel.

Il y a aussi une pratique dédiée spécifiquement aux situations particulièrement difficiles : quand l’esprit est calme et clair, on évoque un souvenir, une image ou la sensation physique de l’expérience douloureuse.

Par exemple, si vous atteignez un état d’esprit paisible, notamment pendant un temps de méditation assise, utilisez cet état d’esprit positif comme arrière-plan et amenez délibérément à la conscience l’expérience difficile. Essayez de maintenir cette expérience clairement à l’esprit et contemplez-la sous des angles différents.

Si les émotions montent et engendrent des réactions, revenez à votre premier objet d’attention.

L’idée, derrière cette pratique, est qu’en général nous résistons autant que possible aux expériences désagréables jusqu’à ce qu’elles finissent par se frayer un passage forcé dans notre conscience à un moment où nous sommes particulièrement faibles et vulnérables, de sorte qu’elles nous écrasent et nous dominent, ou bien nous donnent le sentiment de ne rien maîtriser et nous en avons peur.

En les évoquant délibérément à un moment où l’esprit est fort et tranquille, non seulement nous les vivons de manière tout à fait nouvelle, mais nous prenons confiance dans notre capacité à les gérer plus habilement.

À une certaine période de ma pratique, j’ai commencé à avoir des expériences où je me sentais submergé par une peur irrationnelle. Ma réaction habituelle est toujours d’analyser les faits, de sorte que je me suis demandé : « D’où cela vient-il ? Quelle en est la cause ? » Mais aussi sophistiquées que furent les réponses, elles ne parvenaient pas à mettre fin à cette peur. J’ai constaté ensuite que cette peur irrationnelle pouvait surgir à n’importe quel moment du jour et de la nuit. En me limitant à observer les réactions physiques qu’elle me procurait, je parvenais à tenir les rênes et à ne pas tomber dans une panique paralysante.

À cette époque, je vivais au monastère de Chithurst, en Angleterre, et la communauté composée de quinze moines et nonnes et de cinq à dix laïcs, se réunissait régulièrement dans la belle salle de méditation, paisible et confortable, pour les pratiques du soir. L’atmosphère matérielle et spirituelle du lieu facilitait énormément la paix de la méditation et pourtant cette peur n’était jamais très loin. Alors, j’ai commencé à l’inviter dans cet espace de méditation et le ressenti a été très différent. La peur était toujours présente mais à présent qu’elle était contenue dans un contexte bienveillant, elle n’était plus aussi effrayante. J’étais en mesure de la considérer comme un simple état d’esprit – pas du tout agréable ou plaisant, mais un simple état d’esprit.

Ensuite, lorsque la peur apparaissait en d’autres circonstances, elle n’était plus aussi pénible et je ne compliquais plus le problème en y réagissant négativement. Cette absence de réaction négative a libéré davantage de capacité d’attention sans jugement et la peur a commencé à perdre de sa force pour finir par disparaître comme tous les états d’esprit qui apparaissent et disparaissent.

La peur est encore là parfois mais, sans la réaction négative, elle n’a plus le pouvoir de me perturber.

Source du texte   Dhamma de la forêt