L’amitié bienveillante

Extrait du livre « Travailler avec les cinq obstacles », Ajahn Thiradhammo.

Une fois que nous avons apporté un certain degré de clarté dans notre attention au complexe de l’aversion, nous pouvons soutenir cette attention et cette investigation en développant l’amitié bienveillante.

La plupart du temps, la pratique de la méditation de la bienveillance est présentée dans le contexte de la méditation de la tranquillité où elle est développée jusqu’au niveau de l’absorption méditative.

Cependant, il est également très bénéfique de développer une attitude d’ouverture et de bienveillance – peut-être approfondie et stabilisée par la concentration – dans le contexte de la méditation de la vision pénétrante.

Dans la mesure où la cause de la négativité en tant que rejet est l’une des dispositions sous- jacentes profondément enracinées en nous, il va falloir un changement significatif dans notre façon de nous relier à la réalité pour mettre un terme définitif à cet obstacle. C’est pour cette raison que le Bouddha a prescrit et encouragé la pratique de la méditation sur l’amitié bienveillante (mettā).

Au lieu de permettre à la tendance négative sous-jacente d’apparaître et de grandir, la méditation de la bienveillance engendre une attitude de bonne volonté en générant des pensées de gentillesse plutôt que de méchanceté.

Par exemple, en éveillant de la bienveillance envers la négativité et la blessure qui la conditionne, nous interrompons le « circuit d’aversion » et arrêtons la multiplication des pensées négatives.

L’amitié bienveillante est l’une des quatre « demeures divines » (brahma vihāra ; cf.D.I,250), les trois autres étant la compassion (karunā), la joie-empathie (muditā) et l’équanimité (upekkhā).

Lorsque cette méditation sur l’amitié bienveillante est pratiquée correctement, du fait qu’elle donne accès à la force de la bonté, elle peut avoir un effet puissant et profond sur l’esprit et le corps, en particulier pour ce qui concerne toutes les formes d’expériences désagréables.

L’amitié bienveillante fait partie de ces qualités spirituelles universelles qui peuvent nous aider dans tous les aspects de la vie et dans toutes sortes de circonstances. Je devrais peut-être ajouter que développer cette méditation n’est pas une simple façon de gérer de la colère – « Dès que je sens monter la colère, je prends la pilule mettā ».

Lorsqu’elle est correctement développée, cette méditation peut mener à l’abandon complet de la négativité sous toutes ses formes car son action sape notre tendance sous- jacente à réagir avec négativité à ce que nous considérons comme rebutant. Nous changeons radicalement notre rapport à la réalité.

Dans les pays bouddhistes theravada, l’amitié bienveillante est le sujet de méditation favori après la méditation sur le souffle.

Cependant, il y a de nombreuses façons de la pratiquer et différents moyens d’y accéder. Comme nous l’avons dit, elle est le plus souvent pratiquée comme une technique de concentration qui permet d’atteindre le troisième degré d’absorption (jhāna). Dans ce cas, il s’agit de rayonner de la bienveillance progressivement à différentes catégories d’êtres ou de l’étendre dans les dix directions cardinales « en abondance, le cœur empli d’amour, sans limites » (22). Des instructions détaillées pour cette méditation sont données dans Le chemin de la pureté, au chapitre 9.

La méditation de l’amitié bienveillante est aussi particulièrement utile dans le contexte de la méditation de la vision pénétrante car elle offre un support non négligeable pour porter à notre attention des zones de notre être restées douloureuses et inconnues.

La méditation de la vision pénétrante consiste à voir clairement la vérité de l’impermanence, de l’insatisfaction et de l’impersonnalité dans tous les aspects de notre vie.

Cependant, la plupart des gens ont un blocage inhérent quand il s’agit de voir les aspects négatifs de la vie à moins d’y être forcés.

Le troisième objet des « fondements de l’attention » concerne les humeurs ou états d’esprit. La prise de conscience des états mentaux négatifs est précisément mentionnée (ainsi que d’autres états d’esprit, tant positifs que négatifs).

Mais nombreux sont ceux qui rejettent violemment l’idée d’observer des états d’esprit négatifs parce qu’ils ne disposent pas des outils nécessaires pour les affronter avec sagesse : « Je vois la négativité – et alors ? Qu’est-ce que j’en fais ? »

De sorte que le simple fait de pouvoir reconnaître, admettre ou observer une émotion négative est déjà un exploit pour certains, surtout si la négativité est un trait de leur personnalité difficile à gérer.

Faire entrer l’amitié bienveillante dans ce contexte peut non seulement adoucir et alléger les émotions négatives mais également permettre de s’en rapprocher et, de ce fait, de les voir plus clairement.

En nous reliant avec bienveillance aux choses désagréables, nous pouvons apprendre à accueillir les situations dites « déplaisantes » sans porter de jugement.

Si nous les considérons comme déplaisantes, c’est seulement parce que nous les avons subjectivement définies comme telles du fait d’un vécu négatif lié à elles. Nous avons tous accumulé nos propres expériences déplaisantes, même si certaines d’entre elles sont universelles.

En développant envers elles de la bienveillance plutôt que de l’hostilité, nous pouvons passer d’une attitude négative à de la neutralité (un simple ressenti) et peut-être même à une attitude positive (dans le sens où elles peuvent nous paraître très intéressantes à étudier).

Bien que la plupart des références à la pratique de l’amitié bienveillante mettent l’accent sur le fait d’étendre des souhaits de bonheur à tous les êtres dans le monde entier, l’exercice commence par générer des pensées de bienveillance envers soi de toutes les façons possibles.

Si l’on n’est pas sincèrement en amitié avec soi-même, il ne peut pas y avoir d’amitié authentique à partager avec les autres et la bienveillance reste au niveau d’un bel idéal. Nous commençons donc par nous connecter à un sentiment familier de bien-être en nous puis nous l’étendons à des zones plus délicates de notre vie.

Ceci revient à apprendre progressivement à ouvrir un cœur de bienveillance aux différentes formes de souffrance qui conditionnent la négativité. Ainsi donc, la clé d’une pratique réussie consiste à maintenir une connexion au bien-être suffisamment « chargée » pour qu’elle déborde dans le monde qui nous entoure.

Au début, on peut ne pas s’en rendre compte mais, avec le temps, il est possible de générer concrètement un bien-être universel.

J’ai entendu parler de cette méditation il y a de nombreuses années, quand j’étais en Thaïlande, et je me suis dit que je devais la pratiquer car c’était, de toute évidence, un sujet de méditation très important.

Bien sûr, il y avait beaucoup de choses auxquelles ouvrir mon cœur avec bienveillance : les moustiques, la chaleur, la nourriture épicée, les réveils à trois heures du matin, etc. !

J’ai donc essayé de pratiquer la méditation de l’amitié bienveillante. On m’avait expliqué qu’il fallait éveiller de la bienveillance en soi puis la faire rayonner dans les dix directions : à droite et à gauche, devant et derrière, en haut et en bas et tout autour. Quand j’arrivais au bout de la méditation, j’avais un tel vertige que je devais m’allonger… et j’avais l’impression de n’arriver à rien. Je suis devenu de plus en plus frustré, de sorte que j’ai arrêté cette pratique.

Quelques années plus tard j’ai fait un nouvel essai et j’ai réalisé alors que j’avais été tellement idéaliste dans mon souhait de rayonner de l’amour envers le monde entier que j’avais oublié de commencer par en développer en moi-même.

Or, si l’on n’a pas d’amitié et de bienveillance envers soi au départ, c’est comme utiliser une lampe de poche sans y avoir mis de pile. Vous pouvez toujours l’emporter avec vous mais si elle n’est pas alimentée, elle ne va pas fonctionner.

Certains penseront qu’il est très égoïste d’avoir de la bienveillance envers soi mais en réalité, c’est là que se trouve notre base de départ. C’est « moi » qui essaie d’être bienveillant envers le monde. Si ce « moi » ne connaît pas la bienveillance, ce souhait n’est alimenté par rien.

Il sera bon de se rappeler que nous n’avons pas besoin d’« aimer » les expériences négatives (sinon nous pratiquerions le masochisme, pas le bouddhisme !). Nous ne sommes pas obligés d’aimer quelqu’un pour être aimable avec lui.

Personnellement je pense que la traduction du mot mettā par « amour bienveillant » comme on l’entend fréquemment, impose des attentes exagérées sur cette pratique. Je ne trouve pas trop difficile d’avoir de l’amitié envers moi-même mais parler d’amour bienveillant serait encore idéaliser la réalité. Le mot « amour » a aussi une connotation d’affection et, par conséquent, de désir – ce que cette méditation essaie justement d’éviter.

L’un des enseignements que j’ai reçus de la chrétienté étant enfant était : « Aime ton prochain comme toi-même ». Mais j’ai eu une « crise de foi » quand j’ai réalisé qu’en vérité je n’aimais ni mon prochain ni moi-même ; je ne pouvais donc pas être chrétien.

Quand j’ai étudié le bouddhisme, j’ai compris que cet enseignement voulait réellement dire : « Aime ton prochain de la même manière que tu t’aimes » et que la façon d’y arriver était d’apprendre à s’accepter ou à s’apprécier grâce à la pratique de l’amitié bienveillante.

J’ai mentionné ce point lors d’une conférence où le public était en grande majorité chrétien et l’une des personnes a été stupéfiée. Elle a dit : « Je ne savais pas que l’on pouvait pratiquer ainsi. »

Si nous n’avons pas établi une amitié bienveillante en nous, l’amour bienveillant est idéaliste et impraticable et il ne fonctionne jamais vraiment (parfois même, il semble hypocrite dans le sens où la personne parle d’amour mais ne le pratique pas réellement).

Cette pratique est une approche fondamentalement différente de notre réaction habituelle à la douleur. Nous avons une tendance sous-jacente (anusaya) qui nous fait réagir à la douleur par la négativité mais maintenant nous essayons d’y répondre avec bonne volonté.

Pour beaucoup cela semblera absurde car la douleur n’est pas une chose envers laquelle on a de l’amitié ou de la bienveillance ; au contraire, on a tendance à y résister, à la chasser ou à la vaincre.

Pourtant, l’une des découvertes les plus émouvantes du Bouddha fut que la haine ne sera jamais chassée par la haine (vera) mais seulement par son contraire (Dhp, 5).

22 Cf. Analayo (2012) pp. 289-91.

Source du texte   Dhamma de la forêt