Pratique de l’amitié bienveillante

Extrait du livre « Travailler avec les cinq obstacles », Ajahn Thiradhammo.

Nous commençons l’exercice en nous installant confortablement dans un lieu adéquat (c’est-à-dire tranquille) puis nous laissons monter des pensées de bien-être qui seront adaptées ou qui auront du sens à ce moment-là. Voici ce qui est proposé dans les « réflexions sur le bien-être universel » :

Puissé-je demeurer dans le bien-être, libre de l’affliction, libre de l’hostilité, libre de la négativité, libre de l’angoisse, et puissé-je maintenir ce bien-être en moi.

Bien sûr, il est assez facile d’évoquer de telles pensées mais développer l’attitude correspondante ou le ressenti profond de ces paroles est parfois beaucoup plus difficile. Une manière très utile de faire passer le bien-être de l’état de pensée à l’expérience directe consiste à déplacer l’attention depuis le centre de la pensée, dans la tête, au centre du ressenti, dans le cœur ; ensuite ressentez profondément le bien-être de toutes les manières possibles.

Quelle expérience en avez-vous ? Est-ce physique ? Émotionnel ? Mental ?

Vous aurez peut-être besoin d’évoquer un souvenir ou d’imaginer une situation que vous trouvez très réconfortante ou propice à la détente ; tout ce qui peut vous aider à vous relier directement à un ressenti de bien-être.

Une fois relié à cette expérience personnelle de bien-être, même si, au départ, elle a été imaginée, voyez si vous pouvez continuer à l’alimenter et à la recharger au niveau du cœur. En général, on la sent se recharger tandis que l’on inspire ; quand la poitrine se soulève à l’inspiration, on sent le bien-être affluer dans le cœur. Laissez ce ressenti emplir votre cœur et rayonner dans toutes les cellules du corps jusqu’au moindre recoin de votre être.

Grâce à une pratique régulière, vous trouverez de plus en plus facile de générer et de maintenir ce ressenti de bien-être. Essayez ensuite de l’étendre vers toute expérience que l’attention considère comme déplaisante ou qui crée de la résistance, des tensions ou une fermeture.

« Puisse cette partie de ‘moi’ qui sent ce malaise être bien et libre de toute souffrance. »

Vous pouvez aussi envoyer du bien-être à des douleurs du corps, le laisser pénétrer ces endroits et dissiper les contractions et les tensions. Vous pouvez également apporter ce bien-être à des humeurs ou des émotions désagréables en inspirant dessus, en les accueillant et en leur ouvrant les bras avec gentillesse.

Au fil des années, j’ai découvert que différentes approches fonctionnent pour des personnes différentes à des moments différents. Nous avons tous une longue et douloureuse histoire avec la douleur et la négativité et nous avons vécu toutes sortes de traumatismes pénibles au cours de notre vie. C’est pourquoi il faut utiliser des méthodes, des attitudes et des réponses différentes pour faire face à différents types de blessures et de réactions négatives à différentes étapes de la pratique.

La négativité peut prendre toutes sortes d’aspects, certains assez manifestes et d’autres plus maitrisés. Certains types de blessures se regroupent dans des endroits précis du corps comme le cœur ou la gorge. D’autres sont plus diffus et il y en a même qui n’existent qu’à un niveau physique profond. Certaines formes de négativité peuvent être clairement identifiées tandis que d’autres sont entièrement énergétiques et non- conceptuelles.

Il est généralement plus simple (et parfois plus facile) de pratiquer la bienveillance pour les sensations douloureuses dans certaines parties du corps car celles-ci se manifestent de manière plus tangible dans des endroits précis.

Je dis « parfois plus facile » parce que certaines parties du corps peuvent être tellement durcies dans la contraction qu’il n’y a pas de sensation perceptible à laquelle se relier. Si on en a conscience, on peut observer ce durcissement ou cet engourdissement et y appliquer de la bienveillance de manière plus active.

D’autres sensations seront des expressions psychosomatiques d’une douleur émotionnelle très lourde et nous ferions fausse route en nous attardant trop sur le plan physique uniquement. Il serait bon de faire des croisements entre les sensations physiques et les réactions mentales et/ou émotionnelles.

J’ai également trouvé très utile d’alterner une approche systématique et rationnelle de type « cerveau gauche » (soutenue par la théorie) avec une imagerie guidée, un son ou un mouvement de type « cerveau droit ». Par exemple, nous savons que l’amitié bienveillante peut aider à libérer les tensions corporelles, de sorte que nous pouvons nous détendre systématiquement dans un ressenti de bienveillance. Mais il arrive que cela ne fonctionne plus. Si nous pouvons alors imaginer la bienveillance comme une lumière dorée qui brille dans ces tensions ou respirer en elles avec douceur, le résultat sera plus efficace.

Il se peut que le « moi » ait compris comment fonctionnait notre première technique et qu’il refuse de coopérer davantage ; ou bien nous sommes arrivés à des niveaux de subtilité que le cerveau rationnel ne peut pas atteindre, c’est-à-dire le niveau non- conceptuel du vécu.

Tout l’art de cette pratique consiste à ne pas simplement rester dans la tête en dirigeant avec magnanimité des pensées de bien-être vers les expériences douloureuses, mais plutôt à se fondre entièrement en elles ; à sortir de notre pompeuse attitude égotique pour maîtriser ou éliminer la douleur pour apprendre à nous abandonner humblement en elle.

La plus grande partie de la douleur est en réalité une contraction du « moi » ; le « moi » menacé construit un mur de contraction défensive qui est douloureux et tendu de sorte qu’il génère encore plus de douleur et de contraction.

Apporter de la bienveillance est comme organiser une conférence de paix, créer un environnement sécurisant dans lequel on pourra lâcher ses défenses pour découvrir que la véritable cause de la contraction de douleur est la saisie d’un « moi » illusoire. Grâce à une étude en douceur de cette douleur, nous pouvons apprendre beaucoup sur le « moi » et ses stratégies de défense.

Cela dit, il ne faut jamais sous-estimer l’ingéniosité du « moi » qui tente de s’approprier la pratique à ses propres fins. Même s’il est douloureux d’être toujours sur la défensive, le « moi » refuse d’abandonner ses vieilles habitudes, sa stratégie primaire de survie. C’est pour cette raison que nous devons avancer en douceur, dans un véritable esprit de bienveillance pour gagner peu à peu la confiance du « moi » – « En effet, je me sens mieux ainsi » –, mais sans être trop idéaliste – « Je vais vaincre ma négativité avec la bienveillance. » Ainsi, nous cultivons la bienveillance sur la base d’une relation de confiance plutôt que l’utiliser de manière intéressée pour en obtenir ce que nous voulons.

Donc, avant de projeter de la bienveillance sur tous nos ressentis désagréables, nous pouvons commencer par développer une réceptivité tranquille, une ouverture sans jugement : « Oui, voilà ce qui est. »

Ensuite, nous pouvons essayer d’être plus accueillant et tolérant : « Oui, vous faites également partie de mon vécu. » Puis nous pouvons essayer différents modes de bienveillance : « Bonjour, entrez et asseyez-vous. Puis-je faire quelque chose pour vous ? »

Enfin, nous pouvons avancer jusqu’à développer une bienveillance toujours plus profonde envers ce qui est déplaisant : « Comment vas-tu ? As-tu quelque chose à me dire, à commenter ou à me conseiller ? » Au final, la bienveillance peut se développer jusqu’à devenir une réceptivité inconditionnelle et illimitée.

Le résultat de cette approche est que le déplaisant est désarmé et nous commençons à avoir de plus en plus confiance dans cette façon de procéder.

En même temps, le remède qu’est la bienveillance guérit les blessures des vieux traumatismes douloureux, de sorte que ce que nous appelons « déplaisant » peut être accueilli de manière inconditionnelle avec attention et sagesse.

Intérieurement, on croit de moins en moins en un « moi » central et personnel. Le « moi » laisse tomber sa garde, peut-être jusqu’au point de se mettre « au chômage » et de ne plus être nécessaire comme défense.

Source du texte   Dhamma de la forêt