Mélanger « notions ordinaires » et pratique spirituelle

Extrait du livre « Travailler avec les cinq obstacles », Ajahn Thiradhammo.

Lorsque nous adoptons une pratique spirituelle, nous apportons généralement avec nous les valeurs et les jugements acquis dans le monde. Dans une certaine mesure, ils sont également valables dans le domaine spirituel mais parfois ils ne sont plus applicables ou ne sont que partiellement valides.

Bien sûr, beaucoup de gens s’engagent dans une pratique spirituelle pour des raisons « ordinaires » : réduire le stress, résoudre un problème émotionnel ou pour découvrir la vérité, etc.

Bien que la méditation puisse avoir des effets bénéfiques dans ce sens, ses réels avantages nous arrivent souvent par des moyens indirects et parfois inattendus.

Prenons par exemple une personne qui commence à méditer pour réduire son niveau de stress mais qui, après avoir pratiqué un peu, constate que son stress a en fait augmenté. Elle va décider d’abandonner la méditation en pensant que cet exercice ne lui est d’aucune aide. Or le réel bienfait de cette pratique était de lui révéler l’attitude intérieure qui causait son stress, le désir compulsif de toujours réussir ou la peur obsédante de l’échec, qu’elle n’a malheureusement pas su reconnaître.

Les valeurs « matérielles » ou « du monde » (lokiya) se distinguent des valeurs spirituelles ou supramondaines (lokuttara) – mais nous devons veiller à ne pas les voir comme des opposés.

Les valeurs du monde sont englobées dans les valeurs spirituelles et sont toujours applicables au niveau de la vérité relative.

Les valeurs spirituelles sont universelles et englobent ce qui relève du monde mais aussi ce qui n’en relève pas.

Certaines personnes ont tendance à séparer ces deux niveaux de vérité, avec des résultats malheureux inattendus. Ainsi, quand elles deviennent « spirituelles », elles ont tendance à rejeter le corps et tout le domaine matériel comme étant non-spirituel ou inférieur, tandis qu’elles se situent à un niveau supérieur.

Cela peut aussi, malheureusement, devenir une excuse pour se permettre d’adopter un comportement étrange, scandaleux, voire immoral, sous prétexte qu’elles se trouvent dans une sphère où les règles du monde ne s’appliquent pas.

Les valeurs matérielles sont formellement nommées « les huit conditions du monde » (loka-dhamma) : gain et perte, renommée et disgrâce, louange et blâme, bonheur et souffrance (A.IV, 157). Ces valeurs s’infiltrent et se glissent invariablement dans la pratique spirituelle ; elles peuvent nous mener à un palier où règnent confusion et incertitude :

« Vais-je quelque part ? Suis-je plus heureux ? »

Par exemple, l’une des sources de doutes dont il faut se méfier est le « piège du progrès ».

Après avoir pratiqué un certain temps, nous posons la question classique :

« Qu’en ai-je retiré ? »

Mais c’est peut-être la mauvaise question. Premièrement, lorsque nous pensons en termes de « retirer » ou de « gagner » quelque chose, nous nous référons généralement à certains concepts comme « ce que nous devrions gagner », alors que la pratique méditative consiste à apprendre à faire l’expérience de la réalité telle qu’elle est, au-delà des concepts.

Deuxièmement, demander ce que l’on a pu gagner est une question posée par l’ego et qui signifie en réalité : qu’est-ce que mon ego a gagné ?

Bien entendu, c’est ainsi que nous pensons normalement dans le monde. Il y a encore un autre aspect à cette question : essayer absolument d’obtenir des résultats.

Cela signifie généralement que nous avons de fortes attentes que nous voulons exaucer par la force de la volonté.

Et là où il y a des attentes, il y a nécessairement des déceptions, souvent suivies de doutes et de désespoir (34).

(34) Dans Méditer au quotidien, Bhante Gunaratana écrit : « Les nouveaux méditants sont trop avides de résultats. Ils sont pleins d’attentes exagérées. Ils plongent à pieds joints dans la pratique et en attendent des résultats extraordinaires en un rien de temps. Ils poussent. Ils se crispent. Ils transpirent et se fatiguent, et tout cela est affreusement grave et lugubre. »

Source du texte   Dhamma de la forêt