Le facteur d’éveil de la joie

Extrait du livre « Travailler avec les cinq obstacles », Ajahn Thiradhammo.

Formellement parlant, la joie (pīti) est l’une des propriétés des absorptions méditatives.

Cependant, des formes de joie, de félicité ou de ravissement légèrement moindres peuvent découler de l’inspiration, d’un éclair de compréhension des enseignements ou de certaines formes de concentration.

Le chemin de la pureté, en traduisant pīti par « bonheur » en distingue cinq sortes depuis « mineur » jusqu’à « omniprésent », en passant par « élevant » et « pouvant provoquer la lévitation ».

La joie dite « omniprésente » est un facteur d’absorption méditative.
L’une des sources d’énergie spirituelle les plus courantes pour beaucoup de bouddhistes est l’inspiration, laquelle provient généralement de leur dévotion et de leur foi.

Certaines personnes sont inspirées par l’exemple du Bouddha ou de leur propre maître spirituel. D’autres sont inspirées par la vérité de l’enseignement du Bouddha ou par leur propre compréhension intuitive du Dhamma. D’autres encore s’inspirent du Sangha, la communauté des pratiquants, qu’il s’agisse de la lignée des anciens disciples éveillés ou de ceux qui pratiquent diligemment aujourd’hui.

Le Canon pāli mentionne la joie qui grandit en nous lorsque nous évoquons en méditation le Bouddha, le Dhamma, le Sangha, notre propre comportement vertueux, notre propre générosité ainsi que les êtres célestes.

Tandis que l’on se consacre à ces évocations, les tendances malsaines à la convoitise, l’aversion et l’ignorance n’obsèdent pas l’esprit car il est entièrement orienté et centré sur ces thèmes.

Cette joie génère la tranquillité, le bonheur et la concentration suivis du ravissement, (A.V, 329).

Personnellement, je distingue deux sortes d’inspiration: l’une qui va nous encourager à pratiquer et l’autre qui génère plutôt l’admiration, voire l’adulation.

Prenons, par exemple, la vie du Bouddha. Si nous la considérons, l’interprétons et la comprenons d’une certaine manière, elle peut nous encourager.

D’un point de vue historique, il s’agit d’une personne qui a vécu il y a 2600 ans, un être humain comme vous et moi qui, grâce à ses efforts dans le domaine spirituel, a pu réaliser l’éveil. N’est-ce pas encourageant ?

Nous avons peut-être encore un long chemin à parcourir mais en tout cas il est encourageant de savoir qu’un être humain comme nous peut trouver l’éveil.

Cela dit, nous pouvons aussi voir les choses autrement, par exemple en insistant sur les miracles qui ont entouré la naissance du Bouddha, les rêves prémonitoires que sa mère a fait avant de le mettre au monde, et toutes ses caractéristiques physiques et mentales particulières.

Le mieux que nous puissions faire alors est de l’admirer, peut-être même de l’adorer : « Je suis ici sur terre et lui, il est là-haut, parfaitement éveillé. » Cela pourrait même vous décourager ou vous dissuader de pratiquer : « Moi, je n’y arriverai jamais ; ce type est un surhomme. »

C’est malheureusement ce que pensent certaines personnes : elles placent le Bouddha sur un piédestal tellement haut qu’il devient hors de portée.

Cependant, d’autres trouvent inspirant qu’il existe un héros spirituel et, grâce à leur dévotion, ils peuvent développer des qualités bénéfiques.

Bien sûr, il n’est pas facile de devenir un bouddha éveillé par ses propres efforts, mais il est toujours possible de devenir un arahant pleinement éveillé si nous suivons ses enseignements.

En outre, il est bon de garder à l’esprit qu’entendre les enseignements d’un bouddha est très rare ; nous ne devrions donc pas laisser passer cette occasion car elle pourrait ne pas se reproduire de sitôt.

L’énergie que donne l’inspiration peut parfois être instable ou capricieuse et, sans une base solide, elle peut facilement changer.

J’ai vu des jeunes gens arriver au monastère, très inspirés d’avoir été ordonnés moines, « heureux à jamais », comme dans les contes de fées.

Cette forme d’inspiration exalte les gens, leurs yeux sont grands ouverts et ils redoublent d’énergie. Mais souvent ce n’est qu’une partie d’eux-mêmes qui est inspirée.

Quand les choses deviennent difficiles, l’inspiration superficielle s’écroule, ils n’arrivent pas à la maintenir.

Ils ne peuvent pas conserver cette même inspiration quand ils ne sont plus impressionnés par la vie monastique, ou qu’ils ne réussissent pas à accomplir ce qu’ils voulaient, ou qu’ils ne sont pas au centre de l’attention ou constamment encouragés. Leur inspiration était basée sur une curiosité superficielle et elle commence à s’effriter une fois qu’ils pénètrent dans le quotidien.

Comme l’a dit un moine: « La vraie source de succès dans la vie spirituelle n’est pas l’espoir, mais le désespoir ! » Pas tellement inspirant finalement, n’est-ce pas ?

Tout dépend de la profondeur de l’inspiration, à quel point elle est ancrée dans la réalité.

Après trois ans de vie monastique, j’ai perdu mon inspiration.

Ma pratique avait atteint un « plateau » et aucune nouvelle révélation ne m’arrivait. Cependant, j’ai eu la chance de rencontrer, à ce moment-là, Ajahn Chah et Ajahn Sumedho, que j’ai considérés comme de vivants exemples du fruit de la pratique.

Mon inspiration pour la vie monastique a été ravivée… mais elle s’est affaiblie à nouveau neuf ans plus tard.

J’ai alors quitté la Thaïlande pour vivre dans les monastères édifiés en Angleterre et toute une série de nouveaux défis m’a permis de continuer à avancer sur cette voie.

Après une quinzaine d’années, l’inspiration a de nouveau flanché mais cette fois, j’avais prudemment anticipé un tel moment.

J’avais lu les principales écritures bouddhistes à plusieurs reprises et elles m’inspiraient beaucoup. Mais il y avait une série de textes que je n’avais pas lus ; je les avais mis de côté en cas d’urgence grave. C’était une bonne chose.

Le livre que je gardais de côté en cas d’urgence monastique était un recueil de poèmes intitulés Theragāthā et Therigāthā. Ce sont tous les récits des moines et des nonnes du temps du Bouddha qui ont réalisé le plein éveil.

Quand j’ai perdu ma propre inspiration, j’ai ouvert ce livre et lu ces histoires profondes écrites par différentes personnes sur la manière dont elles ont consacré leur vie à la pratique spirituelle. Et elles ont toutes réussi, elles ont toutes atteint l’éveil !

L’une des précieuses leçons de ce recueil de poésie spirituelle fut que la pleine compréhension du Dhamma peut avoir lieu à tout moment.

Une religieuse, par exemple, était assidue mais ne pouvait pas réaliser l’éveil. Puis une nuit, elle est entrée dans sa cabane pour se reposer et, à l’instant où elle a éteint sa lampe, son esprit a été libéré.

Nibbāna signifie « éteindre, quitter ». Alors que la lampe s’éteignait, sa saisie de l’ego s’est éteinte. Elle a raconté son expérience d’éveil dans ce poème et il a été transmis dans les Écritures.

 

Tandis qu’il s’occupe des champs avec la charrue et le fouet, semant des graines dans la terre, nourrissant sa femme et ses enfants, le jeune homme est prospère.

Pourquoi est-ce que moi, qui ai une conduite morale parfaite et qui suis la doctrine du maître, ne puis-je atteindre le nibbāna ? Je ne suis ni paresseuse ni fière.

Je me suis lavé les pieds et j’ai regardé l’eau. J’ai vu cette eau qui m’avait lavée couler le long de la pente.

Là-dessus, mon esprit s’est concentré, comme pour entraîner un noble cheval.

Prenant une lampe je suis entrée dans mon logis ; j’ai examiné la couche puis je me suis assise sur le lit.

Prenant l’éteignoir, je l’ai appuyé sur la mèche. Extinction de la lampe – libération de l’esprit !

 

La lecture de ces récits m’a donné une autre leçon précieuse : j’ai appris les diverses façons dont les gens pratiquaient.

Certains d’entre eux avaient déjà un niveau de maturité spirituelle très avancé et n’avaient besoin que d’un bref enseignement du Bouddha ou de quelques instructions basiques d’un disciple pour découvrir la vérité.

D’autres avaient subi de graves traumatismes émotionnels et cherchaient un refuge dans les enseignements. Ils étaient donc très motivés par leurs souffrances.

D’autres encore ont lutté pendant de nombreuses années avant de connaître une percée. Certaines de ces histoires préfigurent peut-être notre propre chemin de pratique ou nous incitent à continuer parce que nos problèmes semblent parfois dérisoires en comparaison.

Un autre moyen de susciter la joie, c’est de la cultiver consciemment.

L’un des exercices du discours sur la pleine conscience de la respiration (M. sutta 118) consiste à respirer en ressentant de la joie. Au lieu d’attendre qu’elle arrive, nous pouvons faire un effort pour la générer nous-mêmes.

Une méthode plus simple consiste à cultiver une attitude joyeuse vis-à- vis de la méditation. Trouvez le moyen d’en faire une expérience agréable.

Ce que je suggère aux personnes qui pratiquent seules, c’est de méditer aussi longtemps que cela est agréable.

Certaines personnes préfèrent se fixer une heure, au risque de passer les dix ou quinze dernières minutes à supporter douleur ou inconfort.

En continuant sur cette voie, l’inconfort va créer une résistance, une tension et un mécontentement, et peut-être que le seul moyen d’y échapper sera de s’endormir !

Si vous aimez méditer, cela créera du plaisir.

Source du texte   Dhamma de la forêt