La causalité conditionnée

Extrait du livre « Travailler avec les cinq obstacles », Ajahn Thiradhammo.

Le principe de causalité conditionnée est l’un des enseignements exceptionnels du Bouddha et la clé qui permet de comprendre les profondes révélations qu’il nous a transmises.

C’est parce qu’elles ne comprennent pas la causalité conditionnée que beaucoup de personnes ont du mal à concevoir l’enseignement du Bouddha sur le non-soi et les effets du kamma-vipāka (action et résultat).

On suppose généralement qu’il doit exister un certain « « moi » ou une âme permanente qui persiste pendant au moins toute une vie. Cependant, inutile de réfléchir très longtemps pour s’apercevoir que l’on n’est pas exactement le même que l’on était il y a quelques années.

Il semble y avoir une certaine continuité, mais en observant les choses plus attentivement, on remarquera peut-être que l’on n’est pas aussi permanent qu’on le supposait (38).

Cependant, la plupart des êtres non éveillés insistent pour dire qu’il existe vraiment une âme ou un « moi » permanent, ils le recherchent et le confirment, puis adoptent soit la vue « éternaliste » (selon laquelle l’entité figée persiste après la mort), soit la vue nihiliste (selon laquelle l’entité figée s’éteint à la mort).

 

Kaccāna, le monde dépend généralement de la dualité entre « existence » et « non-existence ».

Mais pour ceux à qui se révèle, avec une parfaite clarté, la vérité de l’apparition du monde, il n’y a aucune « non-existence » dans le monde.

Et pour ceux à qui se révèle, avec une parfaite clarté, la vérité de la disparition du monde, il n’existe aucune « existence » dans le monde.

Kaccāna, ce monde est presque partout aveuglé par l’attachement, la saisie et le conformisme.

Mais ceux qui n’ont pas ou ne s’emparent pas de cet attachement, cette saisie, cette obstination, ce conformisme et cette tendance latente, ne se prononcent pas sur la question du « moi »(39).

Ils n’ont aucun doute ni aucune incertitude sur le fait que ce qui apparaît n’est que dukkha, ce qui disparait n’est que dukkha, et leur connaissance est indépendante des autres. C’est ainsi, Kaccāna, que la vision est juste.

« Tout existe » est un extrême; « Tout n’existe pas » est l’autre extrême.

Le Tathāgata, qui évite les deux extrêmes, expose un enseignement au milieu : avec l’ignorance comme condition, les processus de formation viennent à l’existence ; avec les processus de formation comme condition, la conscience apparaît, […] Telle est l’origine de toute cette masse de souffrance (S.II, 17, abrégé).

 

Le Bouddha s’est éveillé à la vérité qu’il n’y a pas d’entité permanente, de soi ou d’âme, mais seulement divers processus physiques et mentaux en changement constant qui semblent être stables du fait qu’il y a des actions qui ont des causes et des effets (kamma-vipāka).

Le principe de kamma-vipāka est une causalité éthique conditionnée, un principe de cause à effet appliqué au comportement humain. Les actions ont pour potentiel de donner des résultats en fonction de leur intensité.

Le Bouddha a défini le kamma comme une action intentionnelle ou volontaire et, comme la volonté est l’une des principales manifestations du « moi », le résultat potentiel contiendra un germe de cette individualité.

Ainsi, du fait du processus de cause à effet, les actions maladroites ou égoïstes vont entraîner toujours plus de maladresse et d’égoïsme, tandis que des actions justes qui tendent vers l’altruisme vont avoir pour résultat une diminution du sentiment de « moi ».

Certaines personnes pensent que nous devons récolter les fruits de toutes nos actions, mais si tel était le cas, nous ne pourrions jamais être libérés, car nous ne cessons jamais d’agir.

Heureusement, les actions positives peuvent réduire, voire annuler, les résultats potentiels des actions précédentes, ce qui permet d’atteindre la cessation complète de la souffrance (A.I, 249).

Ainsi, le travail sincère que nous faisons pour dépasser les obstacles va pouvoir diminuer la force de ces obstacles de telle sorte que nous n’aurons pas à en subir les effets à l’avenir.

Au départ, il est assez normal de douter de la causalité conditionnée. Le Bouddha lui- même a dit que cet enseignement était très profond et pénétrant (S.II, 92).

Sur un plan relatif, nous acceptons généralement le principe de cause à effet dans une certaine mesure. La raison pour laquelle vous vous levez et allez au travail le lundi matin (cause), c’est de gagner votre salaire (effet).

Cependant, cela implique aussi de nombreuses conditions : vous devez être à l’heure, vous devez pointer, vous devez faire un travail correct, etc.

Si l’une de ces conditions n’est pas remplie, aucun effet (salaire) ne viendra. Pouvez-vous observer les relations de cause à effet qui orientent votre comportement ?

Vous pouvez peut-être observer quelques principes généraux, mais il est souvent difficile de voir toutes les relations causales directes.

Si nous ajoutons à cela le fait qu’il y a souvent plusieurs conditions qui interagissent et que la qualité de l’esprit a une influence majeure sur l’effet, nous admettrons que cet enseignement est vraiment profond.

(38) Pour un aperçu de la nature changeante de la mémoire, voir le livre de John Kotre.
(39) Bhikkhu Bodhi, CDB, p. 736, note 32, m’a guidé dans cette traduction. Voir aussi sa note 29, page 734, concernant « l’existence » et « la non-existence ».

Source du texte   Dhamma de la forêt