Douter de soi

Extrait du livre « Travailler avec les cinq obstacles », Ajahn Thiradhammo.

La cause fondamentale du doute de soi est, bien sûr, de penser à l’image que l’on a de soi. La plupart du temps, les deux types de doute de soi, le relatif et l’existentiel, se mêlent ; le relatif – « Que suis-je ? » – se confond avec l’existentiel – « Qui suis-je ? » Le résultat naturel est que l’on doute de soi car en quoi consiste ce « moi » finalement ? Pour la plupart des gens, le sentiment qu’ils ont d’eux-mêmes est généralement le fruit d’une accumulation d’expériences tournées autour de soi tout au long de leur vie, certaines agréables, d’autres douloureuses et la plupart du temps neutres. Malheureusement, en raison de notre tendance à la négativité, nous sommes plus enclins à nous rappeler nos douloureux échecs et sommes donc souvent trop critiques. C’est en partie une sage circonspection pour ne pas trop exiger de nous-mêmes mais c’est aussi en partie parce que nous sommes personnellement conditionnés par l’éducation, la socialisation ou la mémoire des horreurs de l’échec : nous ne sommes jamais assez bons.
Malheureusement, il est très important, dans la société moderne, de se concentrer sur le « moi », sur l’image que l’on présente au monde. Nous sommes bombardés par toutes sortes de points de vue contradictoires, de modèles, d’exemples et de choix sur la façon dont nous devrions être, pourrions être ou ferions mieux d’être. De plus, du fait de l’importance exagérée que nous accordons à la pensée, nous abordons tout avec un idéalisme conceptuel et nous nous demandons pourquoi nous ne sommes jamais à la hauteur, pourquoi la réalité ne correspond jamais tout à fait à nos attentes : « Pourquoi ne fais-je pas partie des plus beaux ? »
La cause du doute de soi existentiel c’est ne pas comprendre comment se crée le sentiment d’un « moi » ou de l’identification à un « moi ». Selon l’enseignement du Bouddha, les jeunes enfants eux-mêmes ont une disposition sous-jacente à s’identifier à quelque chose. Cela est dû à la compréhension erronée de la nature de n’importe lequel des cinq agrégats (khandha) : la

forme physique, les ressentis, la perception, les processus mentaux ou la conscience sensorielle. Le fait est qu’un être humain a des impressions sensorielles ; le sens de la vue, par exemple, nous permet de voir. La fiction commence quand l’enfant grandit et qu’en raison de ses prédispositions, il se dit un jour : « Oh, je vois. » Ensuite, avec l’apparition d’un sujet, un monde objectif se révèle : « Je vois de la nourriture », suivi habituellement par : « Je veux de la nourriture » et « Si je pleure, on me donnera de la nourriture. » Cependant, l’histoire se complique ensuite car les pleurs sont parfois récompensés et parfois punis. Alors le doute apparaît : « Dois-je pleurer ou rester avec la faim ? »
Il s’agit d’une fiction parce qu’il n’y a vraiment rien – rien que nous puissions définir comme « je ». La réalité, c’est que ce qui produit la vue est un ensemble de processus physiques et mentaux en constant changement : sur le plan physique, il y a des yeux, des formes et des couleurs physiques ; au niveau des processus mentaux, il y a l’attention, la conscience sensorielle, le choix, les humeurs et les émotions ; et au niveau des processus de perception, la mémoire, la cognition, etc. Cependant, en raison d’un manque de compréhension et d’attention, la plupart des gens se contentent de dire « je ». Ensuite, lorsque l’humeur change ou qu’il y a un trou de mémoire, ils sont dans la confusion : de quel « je » s’agit-il ?
Les idées que l’on peut avoir sur soi (sakkāya diṭṭhi) sont expliquées techniquement comme faisant partie d’une des vingt variétés, c’est-à-dire n’importe lequel des quatre modes relatifs aux cinq groupes : les groupes sont le soi ; le soi possède les groupes ; les groupes font partie de soi ; le soi est inclus dans les groupes. Afin de nous relier à « notre moi », nous avons probablement déjà inconsciemment intériorisé un certain mode d’identité, par exemple : « Mon vrai ‘moi’ est ma conscience ». Ce processus d’identification est renforcé par les trois formes de vanité fondamentales que l’on trouve le plus souvent dans les interactions sociales : « Je suis supérieur / je suis inférieur / je suis comme les autres ». Ou bien il s’exprime de manière plus philosophique dans l’une des seize formes de doute de soi (S.II, 26-7 ; M.I, 8). Cinq d’entre elles sont liées au passé : « Étais-je … N’étais-je pas … Qu’étais-je … Comment étais-je … Après avoir été ceci ou cela, que suis-je devenu dans le passé ? Cinq autres sont liées à l’avenir : « Serai-je … Ne serai-je pas … Que serai-je … Comment serai-je … Après avoir été ceci ou cela, que deviendrai-je dans le futur ? Et six se rapportent au présent : « Suis-je ? Ne suis-je pas ? Que suis-je ? Comment suis-je ? D’où vient cet être ? Où ira-t-il ? » Une fois que le « moi » s’est identifié à quelque chose, il crée d’innombrables histoires sur lui-même, sans jamais voir qu’il s’agit en réalité d’une œuvre de fiction. Et comme dans toute œuvre de fiction tout est possible, il y a énormément de possibilités pour douter de soi.

Source du texte   Dhamma de la forêt