« Déballer » la séquence causale douleur-négativité

Extrait du livre « Travailler avec les cinq obstacles », Ajahn Thiradhammo.

Une fois, pendant notre retraite d’hiver de trois mois au monastère Dhammapala en Suisse, après une chute de neige fraîche pendant la nuit, le jour s’est levé lumineux et ensoleillé. C’était une de ces scènes de carte postale dans les Alpes suisses. Je me suis dit que je devais prendre des photos avant que la neige ne fonde. Le meilleur endroit pour photographier le monastère couvert de neige et les collines environnantes était au milieu des champs et la manière la plus facile d’y arriver était de suivre la piste de ski balisée. Cependant, il était très mal vu de marcher sur une piste uniquement dédiée aux skieurs. Je le savais mais je me suis dit que j’en aurais fini en dix minutes et que je ne dérangerais personne. Je me suis donc avancé sur la piste et, à l’instant où j’allais prendre la photo, un skieur est arrivé et m’a tancé agressivement parce que je marchais à pied sur une piste de ski. J’avais un peu honte d’avoir été pris sur le fait mais je tenais aussi beaucoup à prendre cette photo, de sorte que j’ai essayé d’expliquer ma situation. Sans la moindre empathie, il a continué son attaque verbale et j’ai fini par me retirer. Je suis rentré dans ma chambre au monastère, bouillonnant de colère.

En apparence, ce n’était qu’un incident sans importance mais le lendemain, je sentais toujours la colère sourde ainsi qu’une indignation lancinante dans la poitrine. J’ai tenté de rationaliser les faits pour évacuer les restes de l’incident mais sans aucun succès. Le troisième jour, j’en ressentais encore les effets presque aussi fortement qu’au début.

Comme nous étions au milieu de notre retraite d’hiver, cet événement perturbant jetait une ombre sur la paix et le calme qui sont les premiers bienfaits de la retraite. Mais je me suis dit que, puisque cette colère persistait alors que l’incident paraissait mineur, il y avait peut-être quelque chose de plus sérieux en jeu.

J’ai commencé à prêter une attention particulière à la sensation physique qui bouillonnait dans ma poitrine. Bien que désagréable, elle était en fait très intéressante. J’ai continué à observer cette sensation et, comme elle était très clairement perceptible, mon attention a pu se fixer dessus en continu.

Quelques jours plus tard, tandis que j’observais encore la sensation, j’ai eu une soudaine révélation : il ne s’agissait pas de colère mais de ressentiment. Cette compréhension a envoyé une vague d’énergie apaisante dans tout mon corps et un flot de souvenirs, d’images et de pensées a envahi mon esprit, révélant une longue et triste histoire de ressentiment.

Les sensations dans la poitrine se sont allégées et ouvertes mais elles étaient toujours là. J’ai continué à observer cette nouvelle sorte de sensations et peu à peu l’activité mentale a ralenti et une nouvelle clarté d’esprit est apparue.

Aussi soudainement qu’avant, j’ai réalisé qu’il ne s’agissait pas vraiment de ressentiment mais de frustration. À nouveau, une vague de détente a rafraîchi le corps et une cascade de souvenirs d’une longue histoire de frustrations a inondé mon esprit. En même temps, la sensation qui oppressait ma poitrine est devenue plus diffuse et moins forte.

J’ai poursuivi cette enquête directe dans les sensations pendant encore plusieurs jours et tout a basculé à nouveau, cette fois dans une réaction de peur. Or je savais que, lorsque la peur apparaît, on est près de la racine de l’identification au « moi ». J’arrivais à distinguer deux sortes de peur : l’une était la peur de l’énergie qui est latente dans la colère, et la seconde était une peur immatérielle, la peur de ne pas être.

Les sensations s’étaient à présent étendues à tout le torse. Je continuais à les observer ainsi que la peur qui tambourinait dans tout mon corps et mon esprit. Et puis la peur est tombée d’un coup et il n’est resté qu’une énergie qui coulait librement et pulsait dans tout le corps. Quand j’ai essayé de m’en saisir, la peur est revenue, jetant une ombre sur l’énergie fluctuante impersonnelle. Par contre, la laisser être sans la saisir était merveilleux et illimité.

Nous comprenons que la négativité est un effet dans une relation de cause à effet ; alors, dès que vous êtes conscient de la négativité, investiguez-la, voyez comment elle se manifeste dans ses moindres détails.

Est-elle active ou passive ?

Confinée ou diffuse ?

Comprimée ou généralisée ?

Quand on a une idée plus claire de sa nature, on peut se poser des questions sur ce qui la cause ou, plus précisément, sur le type de souffrance ou de blessure qui se cache derrière elle.

D’abord, est-elle principalement physique ou mentale ou les deux ?

Quel aspect du « moi » se sent blessé en ce moment ?

Il est souvent plus facile d’investiguer les expressions physiques de la négativité de manière manifeste et subtile, à l’extérieur comme à l’intérieur.

Essayez, par exemple, d’avoir accès à la contraction – quelle est votre relation à cette contraction ?

Quand on a une contraction musculaire, il faut la relâcher pour pouvoir la détendre. Certaines de ces contractions sont peut-être vraiment bloquées et nouées ; elles ont alors besoin d’être activées : secouez-les un peu, faites circuler le sang. Il est possible que certaines contractions aient besoin d’être énergétisées, étirées ou déchargées. D’autres sont peut-être gelées et nécessitent beaucoup d’attention, de douceur et de tendresse pour être réchauffées ; alors faites en sorte que votre respiration leur apporte cette bienveillance chaleureuse. Le plus important est de trouver le bon point de contact : la contraction physique, l’humeur, l’attitude.

Si vous poursuivez cette investigation, vous apprendrez beaucoup de choses sur vous- même. Nous devenons plus humbles en voyant l’absurdité de toutes les petites choses qui nous perturbent.

Bien sûr, si vous comprenez ce que signifie le mot « blessure », vous prendrez conscience que nous avons tous une longue histoire de blessures et de déceptions ; et comme la plupart d’entre elles n’ont pas eu l’occasion d’être résolues, elles deviennent des espèces de graines de négativité sous-jacentes dans notre psychisme, prêtes à jaillir à la moindre stimulation.

Pour être en mesure de « déballer » ce fatras, il faut une véritable ouverture du cœur, une réelle sincérité. Il est souvent beaucoup plus facile de réagir avec une « vertueuse indignation » et de conclure : « Bah, la vie est dure. Il ne reste qu’à faire contre mauvaise fortune bon cœur. »

Malheureusement, cela n’empêche absolument pas le potentiel d’aversion ou de colère de refaire surface. C’est seulement en y pénétrant, en voyant la dynamique conditionnée du processus, que la négativité s’ouvre de l’intérieur.

Quel est l’aspect du « moi » qui est blessé en ce moment ?

C’est seulement en prenant pleinement conscience de l’impersonnalité, au centre même de notre être, que le problème commence à se résoudre.

La blessure est toujours là mais il n’y pas de « personne » blessée. Alors, pourquoi se mettre en colère ?

Dans Le chemin de la pureté, une question est posée à propos des résultats obtenus par une pratique très développée de mettā :

Imaginez que vous soyez assis avec votre meilleur ami, une personne que vous ne connaissez pas et votre pire ennemi. Des bandits arrivent et vous disent : « Nous devons tuer quelqu’un en sacrifice. À toi de choisir qui sera tué. » Allez-vous vous sacrifier ? Allez-vous désigner votre meilleur ami, la personne que vous ne connaissez pas ou votre pire ennemi ?

La réponse n’est pas celle que l’on pourrait croire car la pratique de mettā transforme complètement notre relation à la réalité, elle dissout toutes les barrières.

Nous sortons de notre manière habituelle de considérer la réalité comme « moi et les autres », comme sujet et objet.

Pratiquez la méditation de la bienveillance pendant toute une semaine et vous aurez peut-être la réponse à la question posée (23) !

(23) « C’est quand il ne voit aucune des quatre personnes à donner aux bandits et qu’il oriente son esprit de manière impartiale vers lui-même et vers les trois autres, qu’il a fait tomber les barrières. » (PP.333)

Source du texte   Dhamma de la forêt