L’attention aux ressentis d’instant en instant

Joseph Goldstein, Traduction de Jeanne Schut

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Extrait de La Pleine Conscience, un guide vers l’Éveil, éd. De Boeck

Nous pensons peut-être qu’abandonner les tendances dont parle le Bouddha est une tâche impossible : « Comment pourrais-je jamais me libérer complètement du désir et de l’aversion ? » Mais le Bouddha affirme que nous pouvons le faire et que cela se produit dans l’instant. La question alors est : comment mettre cet enseignement en pratique ? Dans le Satipatthana Sutta, il est dit :

« Quand on a une sensation agréable, on sait : ‘J’ai une sensation agréable.’ Quand on a une sensation désagréable, on sait : ‘J’ai une sensation désagréable.’ Quand on a une sensation neutre, on sait : ‘J’ai une sensation neutre.’ »

Il s’agit donc simplement d’une prise de conscience directe et claire de la tonalité du ressenti de l’expérience. Nous n’avons pas besoin d’analyser, de juger, de comparer ni même de comprendre exactement pourquoi ces ressentis apparaissent. Il suffit de savoir qu’une sensation agréable est ainsi, une sensation désagréable est ainsi, une sensation neutre est ainsi.

Dans les sessions de méditation formelles, on propose parfois de concentrer l’attention uniquement sur la tonalité du ressenti d’instant en instant : « Agréable / agréable / désagréable / agréable / désagréable… » L’essentiel n’est pas de faire cela de façon mécanique mais d’affiner notre conscience de cet aspect du ressenti, qu’il s’agisse de sensations physiques ou d’états d’esprit. Même si on ne pratique ainsi que quelques instants de temps à autre, c’est suffisant pour mettre en lumière la nature très éphémère de nos ressentis. Dans nos moments plus actifs du quotidien, nous pouvons utiliser nos réactions plus nettes de « j’aime » et « je n’aime pas » pour nous souvenir d’orienter notre attention vers les ressentis qui ont occasionné ces réactions. Une réaction est généralement signe que nous n’avons pas été conscients du ressenti qui l’a précédée.

Pour nous familiariser avec les ressentis, nous pouvons commencer par être attentifs à ceux qui sont très nettement agréables ou désagréables. Par exemple, quand on va se promener par une belle journée d’hiver où souffle un vent glacial, on est clairement conscient d’un ressenti désagréable mais ensuite, juste en se tournant face au soleil et dos au vent, on ressent, par contraste, le plaisir de la tiédeur. Nous pouvons aussi faire cette expérience pendant les repas : un ressenti agréable ou neutre au niveau des odeurs ou des saveurs d’un plat délicieux ou bien un ressenti désagréable si nous avons trop mangé, etc.

Voir la nature changeante des ressentis

Cette pratique consistant à reconnaître et à être pleinement conscient des ressentis mène à une vision plus profonde et plus directe de leur nature impermanente. Dans un enseignement, le Bouddha compare le jeu des ressentis, qui apparaissent et disparaissent, aux vents changeants dans le ciel. Tandis que nous voyons la nature éphémère de tous les ressentis qui apparaissent, nous nous identifions moins à eux, nous sommes moins attachés à ceux qui sont agréables et nous avons moins peur de ceux qui sont désagréables.

Même s’il est aisé de comprendre que tous les ressentis – agréables, désagréables et neutres – sont impermanents, il n’est pas toujours facile de maintenir cette conscience des choses. Nous découvrons que notre esprit continue à réagir à ces ressentis, à être piégé dans l’attachement ou l’aversion. Par exemple, nous sommes en train de méditer en marchant et une pensée arrive : « Et si je prenais une tasse de thé ? » Si nous sommes attentifs au ressenti agréable associé à cette pensée, nous continuerons à marcher. Dans le cas contraire, nous nous laisserons séduire par l’idée que la tasse de thé nous rendra heureux, sans voir que ce n’est qu’un ressenti parmi d’autres qui nous passait par l’esprit.

Entraîner l’esprit

La méditation nous donne l’occasion d’observer les réactions de l’esprit à différentes sortes de ressentis. Comment l’esprit réagit-il lorsque des sensations agréables apparaissent dans le corps ou que de doux souvenirs occupent l’esprit ? Nous laissons-nous aller ou y résistons-nous ? Sommes-nous attentifs à ne pas réagir en étant clairement conscients de leur nature impermanente ? Et comment notre esprit réagit-il aux sensations désagréables de douleur et d’inconfort ? Comment réagit-il quand nous sommes malades ? Le Bouddha a donné des instructions très claires à ce propos : « Voilà comment vous devez vous entraîner : mon corps est peut-être malade mais mon esprit n’en sera pas affligé. »

Il nous arrive souvent de séparer certaines situations de notre pratique, en particulier quand elles sont très agréables ou très désagréables. J’ai découvert pourtant qu’il est utile de voir en particulier les situations difficiles comme un entraînement à la mort. Nous aimerions tous mourir l’esprit en paix mais il y a de grandes chances pour qu’au moment de la mort, il y ait une forme ou une autre de douleur ou d’inconfort. Si nous nous sommes entraînés à être attentifs à ce type de ressentis, aussi bien physiques que mentaux, à l’occasion des expériences ordinaires de notre vie, au moment de la mort, notre esprit et notre cœur seront bien plus détendus.

Nous pouvons aussi nous entraîner à l’attention aux ressentis avec des situations extérieures. Il y a une histoire à propos d’Ajahn Chah qui faisait une retraite solitaire dans une petite cabane dans la forêt à proximité d’un village. Un soir, les villageois célébraient une fête et une musique tonitruante sortait des haut-parleurs. Au début, Ajahn Chah en fut agacé : « Ne savent-ils pas que je suis en retraite ? » Mais, après réflexion, il comprit que le problème était dans son esprit, pas dans les sons qui lui parvenaient. Il se dit : « Ils sont juste en train de s’amuser là-bas pendant que moi, je suis en train de me rendre malheureux ici. M’énerver ne change rien sauf que cela fait encore plus de bruit à l’intérieur. » Ensuite, il a eu une révélation : « Le son n’est qu’un son. C’est moi qui vais vers lui pour le perturber. Si je le laisse tranquille, il ne m’ennuiera plus. Il ne fait que ce qu’il a à faire – c’est ce que font les sons : ils font du bruit, c’est leur travail. Donc, si je ne vais pas agacer le son, il ne viendra pas m’agacer. »

La plupart du temps, nous ne voyons pas que c’est le ressenti qui crée notre attachement ou notre aversion, et pas l’objet lui-même. Nous pensons peut-être que nous sommes attachés à un souvenir, perturbés par une certaine sensation dans le corps ou agacés par un son mais, en y regardant de plus près, nous voyons que tout ce mouvement de l’esprit tourne autour de la tonalité du ressenti. C’est la sensation agréable que nous aimons et que nous voulons garder ; c’est la sensation désagréable dont nous voulons nous débarrasser ; quant à la sensation neutre, nous ne savons même pas que nous la ressentons.

Lorsque nous pratiquons l’attention à ces ressentis au moment où ils apparaissent et que nous sommes aussitôt conscients de leur nature impermanente, ils nous fascinent beaucoup moins et nous devenons moins réactifs. À propos de l’attention aux ressentis, le Bouddha a donné des instructions directes et explicites qui ouvrent la voie à la liberté ultime :

« Quel que soit le ressenti, qu’il soit agréable, désagréable ou ni agréable ni désagréable, on contemple son impermanence, on contemple sa disparition progressive, on contemple sa disparition totale. Quand on contemple les ressentis ainsi, on ne s’attache à rien dans le monde. Quand on ne s’attache pas, on n’est pas agité. Quand on n’est pas agité, on atteint le nibbana. »

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