Dépendance à la pensée

Extrait du texte « Travailler avec les cinq obstacles » d’Ajahn Thiradhammo

Pour les personnes qui ont développé l’habitude de dépendre de la pensée pour rester éveillées, travailler avec la léthargie et la somnolence nécessite un changement d’attitude vis- à-vis de la pensée.

Quand j’étais en Suisse, lors d’une de retraite monastique de trois mois, quelques personnes sont venues séjourner au monastère.

Je leur ai donné quelques instructions sur l’attention à la respiration et, au bout de deux ou trois semaines, je leur ai dit : « Très bien. Maintenant laissez tomber la respiration et observez simplement les états d’esprit. »

L’un des retraitants s’est senti perdu. Il m’a dit qu’il ne pouvait pas observer son esprit. C’était un garçon qui aimait réfléchir et il se souvenait que le premier enseignement qu’on lui avait donné sur la méditation était : « Méditer, c’est ne pas penser. »

Alors, depuis cinq ans, il essayait de ne pas penser. Imaginez un peu ! Il s’était retrouvé avec deux sortes de pensées : les pensées qui tournent dans la tête et la pensée de ne pas penser.

Il poursuivait ses pensées dans sa tête et généralement il lui fallait environ un mois de pratique intensive avant de pouvoir arrêter de penser.

Mais, à ce moment-là, il ne pouvait pas observer les pensées ni tout autre état d’esprit parce qu’il avait tout supprimé.

Ensuite, en fin de retraite, lorsqu’il revenait à la vie ordinaire, le programme de pensées se remettait en route et son esprit était incontrôlable.

Les pensées reprenaient le dessus et il tombait généralement dans une profonde dépression.

Pouvoir observer le processus de la pensée nous ouvre une autre perspective sur les pensées. Plutôt que de gaspiller de l’énergie à essayer de les arrêter, nous constaterons peut- être qu’elles s’arrêtent parfois d’elles-mêmes dès qu’on essaie de les observer.

Certes, toutes nos vieilles habitudes leur ont donné un certain élan, mais si nous ne continuons pas à les encourager et si nous n’essayons pas non plus de les supprimer, elles finissent par se calmer.

Nous n’ajoutons pas d’énergie aux pensées, nous employons plutôt cette énergie à les observer et à les connaître.

De même, certaines personnes ont pris l’habitude de toujours essayer de contrôler leurs pensées au point que s’en est devenu leur premier mode de fonctionnement dans la vie.

Il y a toutes sortes de pensées dans l’esprit et il faut pouvoir les contrôler jusqu’à un certain point pour ne pas qu’elles nous rendent fous parfois, mais cette lutte est souvent épuisante.

Cette attitude s’accompagne généralement d’un jugement intérieur insidieux qui commente sans arrêt : « Cette pensée est inspirée. / Cette pensée est stupide. »

La pratique de la méditation nous incite à investir notre énergie dans l’observation de ce qui se passe dans l’esprit plutôt que dans le contrôle.

Cependant, cela ne se fera pas du jour au lendemain. Il s’agit de « dé- énergiser » notre manière habituelle de considérer les pensées et de dynamiser la nouvelle façon de les observer.

Cela nécessite une prise de conscience claire des habitudes mentales de jugement et de contrôle.

Il m’a fallu beaucoup de temps (et j’y travaille encore) pour avoir une présence consciente non critique. J’étais fortement habitué à tout juger et le pire c’est que je prenais cela pour une vertu.

Bien sûr, il est nécessaire de distinguer le bien du mal, et ensuite de juger ce qui est le mieux pour nous mais la plupart du temps c’était une autre voix qui me disait ce qui était le mieux pour moi plutôt qu’une conscience claire et une sagesse issue de l’expérience.

Cependant, plus nous donnons de l’énergie à l’observation du processus mental, plus il s’estompe ou passe au second plan.

Si vous parvenez à observer le genre de pensées qui se produisent juste avant que la somnolence ne s’installe, vous découvrirez peut-être que la somnolence est une façon de nier ou d’ignorer quelque chose, ou encore d’essayer de résister, de refuser ou de repousser quelque chose.

Cela signifie que vous avez généré un état d’esprit de refoulement ou de déni.

Et dans ce cas, la réaction habituelle du psychisme est de s’endormir.

Si vous remarquez cette tendance, vous devez faire quelque chose pour vous libérer de cette attitude sous-jacente.

Il est utile de commencer par éclaircir votre motivation dans la pratique. Dans l’Octuple Sentier, le facteur de l’Intention Juste (ou Pensée Juste) est une intention de renoncement, de non- malveillance et de non-nocivité.

Le déni est-il un renoncement ?

Est-ce que repousser les choses est une façon de ne pas nuire ?

Si vous avez une activité mentale trop importante ou trop prenante, il est très utile d’essayer de déplacer la conscience vers le corps, de suivre attentivement les sensations dans le corps, plutôt que de regarder le tourbillon de vos pensées.

Essayez d’élargir la présence consciente en pratiquant l’attention aux ressentis corporels ; ainsi vous ne dépendrez pas de la pensée pour rester éveillé et vous élargirez l’éventail de ce dont votre esprit est conscient.

De cette façon, vous pouvez enraciner une partie de l’excès d’énergie mentale dans le corps et obtenir une distribution des énergies plus équilibrée entre le corps et l’esprit.

Vous remarquerez peut- être que cela a un effet bénéfique sur les états extrêmes de léthargie et de somnolence, ou du moins que vous êtes davantage capable d’équilibrer l’énergie entre le physique et le mental selon ce qui est le plus utile sur le moment.

Source du texte   Dhamma de la forêt