Le don du Dhamma surpasse tous les autres dons

Pourquoi sommes nous ici

UN EXPOSÉ DONNÉ DANS UN MONASTÈRE DE FORÊT RETIRÉ, TUM SAENG PET, DANS LE NORD-EST DE LA THAÏLANDE EN SEPTEMBRE 1981. CET EXPOSÉ EST L’UN DES TOUT DERNIERS QUE LUANG POR DONNA AVANT DE PERDRE DÉFINITIVEMENT L’USAGE DE LA PAROLE.

 

Par le vénérable Ajahn Chah

Traduit de l’anglais

 Éditions Dhammapala

 Pourquoi Sommes-Nous Ici?” est la traduction de “Why are we Here?” tirée du livre “Living Dhamma”, édité par le Sangha, Wat Pah Nanachat.

ISBN 3 905431 11 4

Aujourd’hui vous êtes venus tous – aussi bien laïcs que moines – offrir des fleurs en signe de révérence. Faire des offrandes et montrer du respect à nos aînés est une bonne chose.

Durant cette retraite de la Saison des Pluies, je n’ai pas beaucoup d’énergie; je ne me sens pas en bonne forme, c’est pour cela que je suis venu dans cette montagne pour avoir un peu d’air frais pour mieux passer ces Pluies. Les gens viennent nous rendre visite mais je ne peux pas vraiment les recevoir comme j’en avais l’habitude car ma voix et ma respiration arrivent au bout.

C’est un bonheur que ce corps soit encore capable d’être assis là pour que vous puissiez le voir maintenant. C’est une bénédiction en soi. Bientôt vous ne le verrez plus. Le souffle sera au bout, la voix s’en sera allée. Ils suivent la loi des supports régissant les choses composées. Le Bouddha appelait cela Khaya vayam, le déclin et la chute de tous les phénomènes conditionnés.

Comment déclinent-ils? Nous pouvons comparer cela à un bloc de glace. Au début, c’était simplement de l’eau; on la congèle et cela devient de la glace. Bientôt elle se met à fondre.

Prenez un gros bloc de glace, mettons aussi gros que cet enregistreur ici et mettez-le au soleil. Vous pourrez constater la disparition de ce bloc de glace de la même manière que le corps décline. Il va fondre petit à petit. D’ici peu, le bloc de glace aura disparu, transformé en eau. C’est cela qu’on appelle Khaya vayam, le déclin et la cessation de toutes choses composées. Il en a été ainsi depuis longtemps, depuis le commencement des temps.

Lorsque nous naissons, nous apportons avec nous cette nature inhérente: nous ne pouvons y échapper. En naissant, nous amenons avec nous la vieillesse, la maladie et la mort.

C’est pour cette raison que le Bouddha a parlé de Khaya vayam, le déclin et la cessation de toutes les choses composées.

Tous ceux d’entre nous qui sommes assis ici dans ce hall, sans exception – hommes et femmes laïcs, moines et novices – sommes simplement des “blocs en déclin”.

En ce moment-même, le bloc est dur, tout comme le bloc de glace qui était auparavant de l’eau. Il devient un bloc de glace et ensuite fond de nouveau. Pouvez-vous voir sa disparition? Regardez-le ce corps qui est le nôtre décliner chaque jour; les cheveux grisonnent, les ongles se racornissent. Tout décline.

Vous n’étiez probablement pas ainsi auparavant, n’est-ce pas? Vous étiez probablement beaucoup plus petit. Maintenant vous avez grandi et mûri. A partir de maintenant, vous allez décliner en suivant la voie de la nature. On décline, tout comme le bloc de glace. Bientôt tout aura disparu: le bloc de glace sera devenu de l’eau. Il en va de même avec notre corps.

Tous les corps sont composés des éléments terre, eau, air et feu. Quand il y a un corps, les quatre éléments terre, eau, air et feu se mettent ensemble et nous appelons cela une “personne”. Cela excite fortement notre intérêt et nous appelons ceci un homme et cela une femme; nous leur donnons des noms -Monsieur Untel, Mademoiselle Untel – de sorte que nous puissions les identifier et remplir nos fonctions plus facilement. Mais à vrai dire, il n’y a personne ici. Il y a de la terre, de l’eau, de l’air et du feu. Quand il se rencontrent tous à la fois dans un corps, nous appelons cela une “personne”.

Maintenant ne vous montez pas la tête. Si vous regardez vraiment bien à l’intérieur de ce corps, il n’y a personne.

Ce qui est solide, c’est le corps – la chair, la peau, les os, etc. – on appelle cela terre. Les aspects du corps qui sont liquides sont l’élément eau. L’aspect chaleur dans le corps est appelé feu et les souffles qui entrent et qui sortent du corps sont l’élément vent.

A Wat Pah Pong, nous avons un corps qui n’est ni mâle ni femelle. C’est un corps mort dont la chair a été retirée et dont ne subsistent que les os. C’est le squelette qui est suspendu dans le hall principal. En le regardant, on ne peut dire si c’est celui d’un homme ou d’une femme. Les gens demandent si c’est un homme ou une femme et tout ce qu’ils peuvent faire, c’est se regarder déconcertés les uns les autres parce que c’est seulement un squelette. Toute la peau et la chair ont disparu.

Les gens ne se rendent pas compte. Ils vont à Wat Pah Pong, ils vont dans le hall principal et voient le squelette … Certains ne supportent pas de regarder et courent à l’extérieur. Ils ont peur… peur d’eux-mêmes! J’imagine que ces gens ne se sont jamais vus auparavant. Ils ont peur de squelettes … Ils ne réfléchissent pas à la grande valeur que peut avoir un squelette.

Pour venir ici, ils ont dû prendre la voiture et marcher … s’ils n’avaient pas eu de squelette, comment auraient-ils pu le faire? Pourraient-ils se promener? Ils s’asseyent dans leur voiture et vont à Wat Pah Pong, marchent dans le hall, voient le squelette et ressortent à nouveau en courant! Ils n’ont jamais vu cela auparavant. Ils sont nés avec et pourtant ils ne l’ont jamais vu. Ils dorment avec lui dans le même lit et pourtant ils ne l’ont jamais vu. C’est vraiment heureux qu’ils aient une chance de le voir maintenant.

Des gens de 50, 60 ou même 70 ans voient des squelettes et sont effrayés. Qu’est-ce que cela signifie? Cela montre qu’ils ne sont pas en contact avec eux-mêmes, ils ne se connaissent pas vraiment. De retour à la maison, ils ne peuvent dormir pendant trois ou quatre jours et pourtant ils dorment avec un squelette, rien d’autre! Ils s’habillent avec lui, mangent avec lui, font tout avec lui… et pourtant ils en sont effrayés. Cela montre que les gens sont vraiment éloignés d’eux-mêmes. Quel dommage! Ils regardent toujours au-dehors, ils regardent les arbres et d’autres choses, disant: ceci est grand, ceci est petit, ceci haut, ceci court. Ils sont tellement occupés à regarder d’autres choses qu’ils ne se voient jamais eux-mêmes. Pour dire vrai, les gens sont vraiment à plaindre. Ils n’ont pas de refuge.

Lors des cérémonies d’ordination, ceux qui vont être ordonnés doivent apprendre les cinq objets de base de la méditation: kesa (les cheveux), loma (les poils), nakha (les ongles), danta (les dents) et taco (la peau). Les étudiants et les gens instruits rient probablement sous cape quand ils entendent ceci: “Mais qu’est-ce que Tahn Ajahn cherche à nous enseigner là? Il nous parle des cheveux alors qu’on en a depuis longtemps. Il n’a pas besoin de nous enseigner cela. On connaît déjà cela. Pourquoi donc se donne-t-il tant de peine pour nous raconter quelque chose que nous sachions déjà?” Les gens qui sont vraiment endormis pensent ainsi, ils croient qu’ils peuvent déjà voir les cheveux. Je leur réponds que lorsque je dis “voir les cheveux”, cela veut dire les voir tels qu’ils sont vraiment, voir les poils du corps comme ils sont réellement, voir les ongles, la peau et les dents comme ils sont en réalité. C’est ce que j’appelle “voir”.

Cela ne veut pas dire seulement voir de manière superficielle, mais voir selon la vérité. Nous ne serions probablement pas aussi absorbés dans ce monde si nous pouvions voir les choses telles qu’elles sont vraiment. Les poils, les ongles, les dents, la peau… A quoi ressemblent-ils vraiment? Sont-ils beaux? Propres? Ont-ils une existence réelle? Sont-ils solides? … Non . IL N’Y A RIEN DE TEL. Ils ne sont pas beaux mais nous les imaginons ainsi. Ils n’ont pas de substance réelle mais nous imaginons qu’ils en ont.

Les cheveux, les ongles, les dents, la peau… les gens tiennent vraiment à cela. Le Bouddha en a fait des objets de base pour méditer. Il nous a appris à connaître ces cinq choses. Elles sont impermanentes, imparfaites et dénuées de soi; elles ne sont ni “nous” ni “elles”.

Nous sommes nés avec ces choses et sommes induits en erreur par elles mais elles sont en vérité des choses qui ne sont pas propres.

Supposons que nous n’ayons pas pris de douche depuis quelques jours, pourrions-nous supporter d’être proches les uns des autres? Nous sentirions vraiment mauvais. Lorsque nous transpirons, comme par exemple quand nous travaillons beaucoup, cela sent mauvais. On rentre à la maison et on se lave avec du savon et l’odeur du corps s’atténue un peu; le parfum du savon la remplace. Frotter le corps avec du savon peut donner l’impression de sentir bon mais à vrai dire, la mauvaise odeur du corps est toujours là, sous-jacente. Le parfum du savon la recouvre juste. Lorsque le parfum du savon a disparu, l’odeur du corps refait surface, comme avant.

Maintenant on aime penser que nos corps sont beaux, plaisants, solides et forts. On a tendance à croire qu’ils ne vieilliront jamais ni ne deviendront malades ni ne mourront.

Nous sommes induits en erreur et charmés par le corps et ainsi nous ne savons pas comment trouver le vrai refuge en nous-mêmes. Le vrai refuge est le coeur/mental. Le coeur/mental est notre vrai refuge. Ce hall-ci est grand mais ce n’est pas un vrai refuge. C’est simplement un refuge temporaire. Des pigeons s’y mettent à l’abri, des geckos, des putois. N’importe quel animal peut venir se mettre à l’abri ici. Nous pouvons penser que cela nous appartient mais cela ne nous appartient pas. Nous vivons ici ensemble avec les rats et d’autres animaux encore. C’est ce que nous appelons un “refuge temporaire”. Bientôt nous devrons le quitter.

Les gens ont tendance à prendre ces endroits pour des refuges. Ceux qui ont de petites maisons sont mécontents parce que leurs maisons sont trop petites; mais ceux qui ont de grandes maisons sont mécontents parce qu’il est impossible de les garder propres. Ils se plaignent le matin, ils se plaignent le soir… Les gens prennent les choses puis les laissent traîner. Ils ne s’en séparent jamais. L’épouse à la maison finit par piquer une crise de nerfs!

C’est pourquoi le Bouddha dit de trouver notre propre refuge. Ce qui veut dire trouver notre vrai coeur. Le coeur est vraiment important. La plupart du temps, les gens ne regardent pas les choses importantes, ils passent leur temps à regarder des choses sans importance.

Par exemple, quand ils balayent la maison, lavent la vaisselle, etc., leur but c’est la propreté. Ils lavent les plats pour les nettoyer, ils veulent tout nettoyer… mais ils oublient de voir que leur propre coeur n’est pas vraiment propre. Cela s’appelle “avoir besoin d’un refuge mais prendre seulement un abri temporaire”.

Ils embellissent leur maison, embellissent ceci et cela, mais ils ne songent pas à embellir leur propre coeur. Ils n’examinent pas la souffrance. C’est pour cela que ce coeur est la chose importante. Le Bouddha nous a pressé de trouver un refuge dans nos coeurs: attahi atano natho – “Faites de vous-mêmes un refuge pour vous-mêmes”. Qui d’autre peut être un refuge? Ce qui est un vrai refuge c’est notre coeur, rien d’autre. On peut essayer de dépendre d’autres choses mais ce ne sont pas des choses sûres.

On ne peut dépendre d’autres choses que si l’on a déjà un refuge en soi. Il nous faut d’abord avoir un refuge. Avant de pouvoir dépendre d’un maître, d’une famille, d’amis ou de parents, il faut que l’on fasse de soi un refuge.

Alors aujourd’hui, vous tous laïcs et moines qui êtes venus pour nous rendre visite et présenter vos hommages, recevez s’il vous plaît cet enseignement et contemplez-le. Demandez-vous: “Qui suis-je? Pourquoi suis-je ici?” Demandez-vous souvent: “Pourquoi suis-je né?” Certaines personnes n’en savent rien. Elles désirent être heureuses mais la souffrance n’a pas de fin. Riches ou pauvres, les gens souffrent. Qu’ils soient jeunes ou vieux, ils souffrent encore. Tout cela c’est de la souffrance.

Et pourquoi? Parce qu’ils n’ont pas la sagesse. S’ils sont pauvres, ils sont malheureux parce qu’ils sont pauvres; s’ils sont riches, ils sont malheureux parce qu’ils sont riches; il y a trop de choses dont il faut s’occuper.

Dans le passé, quand j’étais un jeune novice, on m’a demandé une fois de donner un exposé sur le Dhamma. J’ai parlé de la richesse d’avoir des domestiques. Supposons que quelqu’un ait une centaine de domestiques… disons une centaine d’employés et une centaine d’employées, une centaine d’éléphants, une centaine de vaches, une centaine de buffles… une centaine de chaque chose! Les gens gobent vraiment cela. Mais, aimeriez-vous vous occuper d’une centaine de buffles? Disons que vous ayez une centaine de buffles, de vaches, de domestiques hommes et de domestiques femmes et que vous ayez à vous en occuper vous-même. Est-ce que cela serait agréable? Les gens ne pensent pas à cela. Ils ont seulement le désir de posséder…, d’avoir les vaches, les buffles, les éléphants, les domestiques… des centaines d’entre eux. Cela vaut la peine d’écouter…

Ah, cela vous fait sourire, n’est-ce pas? Pourtant 50 buffles, ce serait déjà trop! Mais les gens ne pensent pas à cela. Ils pensent seulement à acquérir mais pas à aux ennuis que cela comporte.

Si nous n’avons pas la sagesse, chaque chose à l’intérieur de nous sera une cause de souffrance. Si nous avons la sagesse, cela vous conduira hors de la souffrance. Les yeux, les oreilles, le nez, la langue, le corps, l’esprit… Les yeux ne sont pas nécessairement une bonne chose, vous savez.

Si notre coeur n’est pas bon, le simple fait de voir d’autres personnes peut nous mettre en colère et nous ôter le sommeil. Il se peut que nous voyions quelqu’un et que nous en tombions amoureux; cette sorte d’amour est aussi de la souffrance si l’on n’obtient pas ce que l’on veut. L’aversion est souffrance et l’attirance aussi à cause de notre désir. Vouloir est souffrance, ne pas vouloir est souffrance; nous avons envie de nous débarrasser des choses que nous n’aimons pas.

Nous désirons acquérir les choses que nous aimons mais à supposer que nous arrivions à les acquérir, c’est encore de la souffrance… Nous avons peur de les perdre. C’est encore de la souffrance. Oui mais comment doit-on vivre alors?

Chacun d’entre nous devrait bien se regarder lui-même. Pourquoi sommes-nous nés? Avons-nous vraiment acquis quelque chose? J’ai posé la question à des personnes de huitante ans et plus, à de simples fermiers.

Ici à la campagne, les gens commencent à planter du riz dès leur plus jeune âge. Quand ils atteignent 17 ou 18 ans, ils se dépêchent de se marier parce qu’ils ont peur de ne pas avoir assez de temps pour devenir riches. Ainsi ils commencent à travailler très jeunes, pensant que c’est ainsi que l’on devient riche. Ils font pousser du riz, jusqu’à l’âge de 70, 80, voir même 90 ans. Quand ils viennent écouter un exposé, je leur demande: “Depuis le jour de votre naissance jusqu’à maintenant vous avez été en train de travailler. Maintenant que c’est presque le moment de mourir, avez-vous quelque chose à emmener avec vous?” Ils ne savent pas quoi répondre. Tout ce qu’ils peuvent dire c’est “Cela me dépasse! Cela me dépasse!” Dans cette région, nous avons un proverbe qui dit: “Ne perdez pas votre temps à cueillir des baies sur le chemin. Avant que vous ne vous en soyez rendus compte, la nuit sera tombée.” Juste à cause de ce “Cela me dépasse!” Ils ne sont ni ici ni là-bas, se contentant d’un “Cela me dépasse!” Assis au milieu des branches, se gorgeant de baies… “Cela me dépasse!” “Cela me dépasse!”

Quand on est encore jeune, on pense que ce n’est pas bien de rester célibataire et que cela vaudrait mieux de se trouver un partenaire. Alors vous vous trouvez un partenaire pour partager votre vie. Mais si vous mettez deux choses ensemble, elles se heurtent. Vivre seul c’est trop tranquille, on se sent seul mais vivre à deux, cela donne des frictions…

Quand les enfants naissent et qu’ils sont encore petits, les parents pensent: “Quand ils seront grands, nous serons tranquilles”. Alors ils élèvent leurs enfants, trois, quatre, cinq, pensant que quand leurs enfants seront grands, ils seront dans une meilleure situation. Mais quand ils sont grands, c’est même encore plus difficile.

C’est comme deux morceaux de bois, un petit et un gros. Vous jetez le petit et vous prenez le gros, pensant qu’il est moins lourd mais naturellement il est plus lourd que l’autre. Quand les enfants sont petits, ils ne vous coûtent pas grand-chose en réalité – juste un peu de riz et une banane de temps à autre. Quand ils grandissent, ils commencent à vouloir une moto ou une voiture. Bien sûr, vous aimez vos enfants, vous ne pouvez rien leur refuser, alors vous leur donnez ce qu’ils désirent. Il y a des problèmes.

Parfois le père et la mère se disputent: “Ne lui achète pas une voiture, nous n’avons pas assez d’argent!” Mais quand vous aimez vos enfants, vous allez emprunter de l’argent. Parfois vous allez même vous priver de nourriture. Ensuite il y a l’éducation des enfants. “Quand il finira ses études, nous serons tranquilles.” Il n’y a pas de fin aux études! Quand va-t-il finir? Il n’y a pas de fin.

Seulement dans le Bouddhisme il y a une fin, toutes les sciences tournent en rond. A la fin c’est un vrai casse-tête. Si quatre ou cinq enfants étudient en même temps dans une famille, les parents se disputent tous les jours.

Nous n’arrivons pas à voir la souffrance qui se prépare pour le futur; nous pensons qu’elle ne se produira jamais. Quand elle apparaît, alors nous savons. Cette sorte de souffrance, la souffrance inhérente à nos corps est difficile à prévoir.

Lorsque j’étais enfant, m’occupant des buffles et des vaches, je prenais du charbon et j’en frottais mes dents pour les blanchir. J’étais séduit par mes propres os, c’est tout.

Lorsque j’ai atteint 50 – 60 ans, mes dents ont commencé à branler. Quand les dents commencent à tomber, vous avez envie de pleurer tellement cela fait mal. Quand vous mangez, les larmes commencent à couler – vous avez l’impression qu’on vous donne un coup de pied dans la bouche. Les dents font vraiment mal, c’est beaucoup de souffrance et de douleur. J’ai déjà passé par cette épreuve; j’ai carrément demandé au dentiste de m’enlever toutes mes dents. Maintenant j’ai un dentier. Mes vraies dents me causaient tant de problèmes que je les ai fait arracher, seize à la fois. Le dentiste ne voulait pas les enlever les seize à la fois, alors je lui ai dit: “Docteur, enlevez-les simplement, j’en supporterai les conséquences.” Alors il les a toutes arrachées, à la fois. Il y en avait qui étaient encore bonnes, en tous cas cinq d’entre elles. Il les a toutes arrachées. C’était risqué. Après cette extraction, je n’ai pas pu manger pendant deux ou trois jours.

Dans le passé, quand j’étais enfant et que je gardais les buffles, je pensais que c’était bien de se polir les dents. J’aimais mes dents. Je pensais qu’elles étaient bonnes mais à la fin, elles sont quand même tombées. La douleur m’a presque tué. J’ai eu des maux de dents pendant des mois, des années. Parfois mes gencives étaient ouvertes les deux à la fois. Vous aurez tous l’occasion d’expérimenter cela un jour. Ceux dont les dents sont encore bonnes, qui les brossent constamment pour les garder belles et blanches – prenez garde! Faites attention qu’elles ne vous fassent pas souffrir plus tard.

Maintenant, je vous raconte cela. Il se peut que vous viviez cela un jour – la souffrance qui monte en nous, la souffrance à l’intérieur de notre propre corps. Il n’y a rien dans ce corps dont nous puissions dépendre. Mais la situation est un peu meilleure quand on est encore jeune. En vieillissant, les choses commencent à se délabrer. Tout commence à s’effondrer de tous les côtés.

Les sankharas (phénomènes composés) suivent leurs cours naturel. Que nous pleurions ou que nous riions, ils continuent selon leur voie. Ils vont leur chemin sans se soucier le moins du monde de l’impression que nous pouvons avoir à leur sujet. Que nous soyons dans la douleur ou la détresse, que nous soyons vivants ou morts, ils continuent de toutes façons.

Vous allez chez le dentiste pour qu’il examine vos dents; même s’il peut les soigner, elles suivent quand même le cours de leur évolution. Parfois même le dentiste se trouve devant le même problème, il ne peut rien faire de plus. A la fin, tout s’effondre.

Ce sont des choses à contempler avec un sens de l’urgence; tant que nous sommes encore vigoureux, nous devrions commencer à pratiquer. Si vous voulez acquérir des mérites, alors dépêchez-vous de vous y mettre. Mais la plupart des gens laissent cela aux gens d’un certain âge. Les gens attendent d’être âgés avant d’aller au monastère étudier le Dhamma. Les hommes et les femmes sont pareils: “Attends que je devienne vieux en premier.” Je ne sais pas à quoi ils pensent. Est-ce qu’une personne âgée a encore de l’énergie? Mesurez-vous à la course avec quelqu’un de jeune et voyez pour vous-mêmes.

Pourquoi attendre d’être vieux? Comme s’ils n’allaient jamais mourir ! Quand ils atteignent 50 ou 60 ans, ils disent: “Hé, grand-mère! Allons au monastère.” “Oh, mes oreilles n’entendent plus très bien!” Vous voyez? Quand ses oreilles fonctionnaient bien, qu’écoutait-elle? “Cela me dépasse!” Juste perdre son temps à cueillir des baies.

Finalement quand ses oreilles n’entendent plus, elle va au monastère. C’est sans espoir. Elle écoute l’exposé mais n’a pas idée de ce qui se dit. Les gens attendent d’être usés jusqu’à la corde avant de songer à pratiquer.

Dans le passé, mes jambes pouvaient courir. Maintenant rien que de me promener par là les rend lourdes. Avant, mes jambes me portaient; maintenant je dois les porter. Quand j’étais enfant, je voyais de vieilles gens se lever de leurs sièges en disant “ouille!”, s’asseoir en disant “ouille!”. Même quand les choses en arrivent là, ces personnes n’apprennent toujours pas. En s’asseyant, elles disent “ouille!”, en se levant “ouille!”. Il y a toujours ce “ouille!”. Mais elles ne savent pas ce qui leur fait dire “ouille!” comme cela. Il n’y a que “ouille! … ouille!”.

Même quand les choses en arrivent là, les gens ne voient toujours pas le fléau qu’est le corps. Nous ne savons jamais quand nous en serons séparés. Ce qui nous cause toute cette douleur, ce sont simplement les sankharas (phénomènes conditionnés) qui suivent leur cours naturel. Les gens pensent qu’il s’agit de rhumatismes, d’arthrite, de goutte, etc. Le docteur vient et vous donne un médicament mais la douleur ne s’en va jamais vraiment.

A la fin, tout s’écroule, même le docteur! Ce sont les sankharas qui suivent leur déclin selon leur nature. C’est leur manière d’être, leur nature.

Par conséquent, frères et soeurs, regardez bien. Si vous voyez cela à l’avance, tout se passera bien pour vous, comme de voir à temps un serpent venimeux qui se trouve devant nous. Si nous le voyons à temps, alors nous pouvons nous écarter de son chemin et il ne nous mordra pas. Si nous ne le voyons pas, nous continuerons à marcher droit sur lui et nous lui marcherons dessus. Et alors il nous mordra. Ensuite survient la douleur et nous ne savons pas vers qui aller. Où irez-vous pour vous faire soigner cela? La seule chose que les gens veulent c’est de ne pas avoir à souffrir. Ils veulent être sans souffrance, mais ils ne savent pas comment soigner cette souffrance quand elle survient. Et ils vivent ainsi jusqu’à ce qu’ils deviennent vieux, malades, et meurent.

Autrefois, on avait cette coutume: lorsque quelqu’un était sur son lit de mort, l’un de ses plus proches parents allait doucement vers lui et lui murmurait à l’oreille “Buddho Buddho”. Que va faire cette personne avec “Buddho”? Quand une personne se trouve presque sur le bûcher funéraire, à quoi peut bien lui servir “Buddho” ?. Maintenant, avec une respiration haletante, vous dites “Maman, maman! … Buddho Buddho”. Pourquoi perdre votre temps? Ne la troublez pas, vous ne feriez que la rendre confuse: laissez cette personne s’en aller paisiblement.

Les gens aiment bien les débuts et les fins. Ils ne se soucient pas vraiment du milieu. C’est ainsi qu’ils sont. Tous nous sommes ainsi, laïcs, moines, novices… ils ne savent pas comment résoudre les problèmes dans leur coeur. Ils ne connaissent pas leur refuge. Alors ils se mettent facilement en colère, ils ont beaucoup de désirs. Pourquoi cela? Ils n’ont pas de refuge dans le coeur.

Les couples mariés, quand ils sont encore jeunes et en bonne santé supportent assez bien de se parler. Mais après 50 ans, ils ne se comprennent plus. La femme parle et le mari ne peut pas le supporter. Le mari parle et la femme n’écoute pas. Alors ils se tournent le dos. L’un favorise le fils, l’autre la fille; il n’y a pas d’harmonie.

Maintenant j’aimerais juste dire cela: en effet je n’ai pas fondé de famille. Et pourquoi ne me suis-je pas mis en ménage? Parce que dans le mot “household” il y a “maison” et “lien”, je savais de quoi il s’agissait. Qu’est-ce qu’un ménage? C’est un “lien”: si nous sommes confortablement assis ici et que quelqu’un surgisse brusquement et vienne nous ligoter, quel effet cela fait-il? D’être assis normalement ne pose pas de problème mais si nous nous laissons enfermer par quelque chose, cela s’appelle “être pris au piège”. A quoi que cela puisse ressembler, “la fixation” ressemble à cela. C’est un cercle vicieux. Quand j’ai lu ce mot “household”… ah! c’est un mot lourd de sens. Ce n’est pas une bagatelle. C’est un mot qui tue. Le mot “hold” est un mot désignant une souffrance. On ne peut s’échapper nulle part, on tourne en rond.

C’est à cause de ce mot que je suis devenu moine et que je n’ai pas défroqué. “Household” est effrayant. On est cloué au sol et on ne peut aller nulle part. Il y a des problèmes avec les enfants, avec l’argent et tout le reste, mais où peut-on aller? On est pieds et poings liés. Il y a des fils et des filles – des discussions sans fin jusqu’à notre dernier jour et on ne peut aller nulle part, peut importe combien nous souffrons. Les larmes coulent et elles continuent à couler. Les larmes n’ont jamais fini de couler avec ce mot “ménage”, vous savez. S’il n’y a pas de “ménage”, alors peut-être qu’on peut en finir avec les larmes, mais sinon il est à peu près impossible d’y mettre fin.

Considérez bien cette chose. Si vous n’avez pas encore vécu cela, il se peut que vous le viviez plus tard – certaines personnes l’ont peut-être déjà expérimenté à un certain degré. D’autres sont déjà à bout de forces: “Resterai-je ou partirai-je?”

A Wat Pah Pong, il y a environ 70 à 80 huttes. Parfois quand elles sont toutes occupées, je dis: “Gardez-en quelques-unes de libre. Peut-être qu’un mari ou une femme a une scène de ménage et viendra pour trouver un endroit où demeurer.” C’est sûr, ils viendront ici! Une dame arrive avec ses bagages. Je lui demande: “D’où venez-vous?” “Je suis venue pour présenter mes hommages, Luang Por. J’en ai assez du monde.”

“Whao! Ne dites pas cela! Vous me faites peur!” Ensuite le mari arrive et dit qu’il en a aussi assez. Ils restent deux ou trois jours au monastère et ensuite leur fatigue du monde disparaît.

La dame dit qu’elle en a assez, mais elle ne se prend pas au sérieux. Le mari dit qu’il en a assez… et lui non plus ne se prend pas au sérieux. Ils viennent et méditent dans des huttes séparées, au calme, dans leur coin en pensant: “Quand est-ce que ma femme va venir me chercher pour rentrer à la maison?” “Quand est-ce que mon mari viendra pour me ramener à la maison?” Voyez! Ils ne savent pas réellement ce qui se passe en eux. Qu’est-ce que ce sentiment d’en avoir assez? Ils sont fâchés et frustrés et courent au monastère.

Quand il étaient à la maison, ils ne voyaient que ce qui allait de travers: le mari avait complètement tort, la femme avait complètement tort. Après trois jours de réflexion, ils pensent: “Ma femme a raison après tout, c’est moi qui ai eu tort.” “Mon mari avait raison, j’avais tort.”

Ils changent d’avis comme cela. C’est ainsi que cela se passe. C’est pour cela que je ne prends pas le monde trop au sérieux. Je sais que ce sont des choses qui vont et viennent, et c’est pourquoi j’ai choisi de vivre en tant que moine.

Quand vous êtes aux champs ou que vous faites le jardin, considérez ces paroles… “Pourquoi suis-je né?” “Que puis-je emporter avec moi?”

Reposez-vous la question sans cesse. Quiconque se pose souvent cette question deviendra sage. Celui qui ne se la pose pas restera ignorant.

Il se peut que vous écoutiez cet exposé et que vous ne le compreniez que lorsque vous rentrerez à la maison peut-être ce soir ou sous peu – cela arrive chaque jour. Quand on écoute un exposé sur le Dhamma, parfois tout semble se mélanger mais peut-être que les choses s’éclairciront. Lorsque vous entrerez dans votre voiture, “cela” entrera avec vous. Quand vous rentrerez à la maison, cela deviendra clair: “Oh, Luang Por avait quelque chose à nous faire comprendre. Je ne pouvais le voir avant.”

Bien, je crois que cela suffit pour aujourd’hui. Si je parle trop, ce vieux corps n’arrive plus à suivre.

Source du texte   Dhamma de la forêt