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L’effort juste (Samma vayama)

LE NOBLE OCTUPLE SENTIER

LA VOIE VERS LA FIN DE LA SOUFFRANCE

par Bhikkhu Bodhi

Traduction de Anne Michel
 
revue par Jeanne Schut

L’EFFORT JUSTE (SAMMA VAYAMA)

 

La purification de notre conduite établie par les trois facteurs précédents sert de base à la partie suivante de la voie, la concentration (samadhikhandha). Cette phase de la pratique, qui passe de la bonne conduite morale à l’entraînement direct du mental, comprend les trois facteurs de l’Effort Juste, de L’Attention Juste et de la Concentration Juste. Son nom vient du but recherché, le pouvoir de la concentration soutenue, support nécessaire à la vision claire et à la sagesse. La sagesse est l’outil premier de la libération mais la vision pénétrante qu’elle contient ne peut se produire que lorsque l’esprit est calme et unifié. La concentration juste apporte à l’esprit la tranquillité requise en l’unifiant grâce à une attention focalisée sur un objet adéquat. Pour ce faire, le facteur de la concentration a besoin de l’aide d’un effort et d’une attention justes. L’Effort Juste apporte l’énergie que cet exercice nécessite, tandis que l’Attention Juste fournit la base de stabilité indispensable à la pleine conscience.
Les commentateurs illustrent l’interdépendance des trois facteurs du groupe de la Concentration par une image simple. Trois garçons vont jouer au parc. En marchant, ils voient un arbre dont le sommet est en fleurs et ils décident de cueillir les fleurs. Mais les fleurs sont hors de portée, même pour le plus grand d’entre eux. Alors l’un d’eux se penche et offre son dos. Le plus grand des garçons grimpe dessus mais hésite encore à cueillir les fleurs par peur de tomber. Alors le troisième garçon offre son épaule comme support. Le premier garçon, debout sur le dos du second et appuyé sur l’épaule du troisième, atteint les fleurs et les cueille.
Dans cette image, le grand garçon qui cueille les fleurs représente la concentration avec sa fonction d’unification de l’esprit. Mais pour unifier l’esprit, la concentration a besoin d’un support (comme le garçon qui offre son dos) : c’est l’énergie fournie par l’effort juste. Il faut aussi une présence stabilisante (comme celle du garçon qui offre son épaule) et c’est l’attention qui l’apporte. Quand la concentration juste reçoit ce support, avec l’énergie de l’Effort Juste et l’équilibre apporté par L’Attention Juste, elle peut retenir les fils dispersés de la pensée et garder l’esprit fermement fixé sur son objet.
L’énergie (viriya) est le facteur mental derrière l’Effort Juste. Elle peut apparaître sous une forme bénéfique ou non-bénéfique. En effet, ce même facteur peut alimenter d’une part, le désir, l’agressivité, la violence ou l’ambition et, d’autre part, la générosité, l’autodiscipline, la gentillesse, la concentration et la compréhension. L’effort dont il s’agit dans l’Effort Juste est bien sûr une forme d’énergie saine mais quelque chose de plus spécifique encore : c’est l’énergie des états de conscience bénéfiques visant à « la libération de la souffrance ». Cette dernière phrase est particulièrement importante. Car, pour que l’énergie saine devienne une contribution à la voie, il faut qu’elle soit guidée par la Compréhension Juste et l’Intention Juste, et qu’elle travaille de pair avec les autres facteurs de la voie. Autrement, comme dans les états d’esprit ordinaires, l’énergie bénéfique accumule des mérites mais reste dans le cycle de la vie et de la mort ; elle ne mène pas à la libération du cycle des existences.
Le Bouddha a très souvent insisté sur l’importance de l’effort, de la diligence, de l’assiduité et d’une persévérance inébranlable. La raison pour laquelle l’effort est si crucial, c’est que chaque personne doit travailler à sa propre délivrance. Le Bouddha fait ce qu’il peut en montrant la voie vers la libération ; à chacun, ensuite, de la mettre en pratique, tâche qui demande de l’énergie. Cette énergie doit s’appliquer à entraîner l’esprit, ce qui représente le centre de toute la voie. Le point de départ est un esprit obscurci, souffrant et égaré, et le but est un esprit libéré, purifié, et illuminé par la sagesse. Entre ces deux, il y a l’effort, un effort soutenu et sans faille, pour transformer l’esprit obscurci en un esprit éclairé, éveillé. Le travail de développement de soi n’est pas facile et personne ne peut le faire pour nous, mais il n’est pas impossible. Le Bouddha et ses disciples accomplis sont la preuve vivante que la tâche n’est pas hors de portée. Ils nous assurent aussi que quiconque suit la voie peut atteindre le même objectif. Mais, ce qui est nécessaire, c’est l’effort, le travail de la pratique exercé avec détermination. Le pratiquant doit se dire : « Je ne vais pas abandonner mes efforts jusqupersévérance vigoureuse,vérance rts i que qui que ce soit qui suit le cheminpeut accomplir le mt particulièrement importante. ’à ce que j’aie atteint ce qui peut être atteint par la persévérance vigoureuse, l’énergie et l’effort. »
La nature du processus mental lié à l’effort juste peut être divisée en quatre aspects :
Éviter l’émergence des états malsains qui n’ont pas encore émergé.
Abandonner les états malsains qui ont déjà émergé.
Chercher à développer les états sains qui n’ont pas encore émergé.
Maintenir et améliorer les états sains qui ont déjà émergé.
Les états malsains (akusala dhamma) sont les impuretés qui obscurcissent le mental avec les pensées, émotions et intentions qui en découlent, aussi bien celles qui s’expriment en actes que celles qui restent à l’intérieur. Les états sains (kusala dhamma) sont les états d’esprit non touchés par les impuretés, spécialement ceux qui mènent à la libération. Chacun de ces états mentaux impose un double objectif. 1) Face aux états malsains, on ne doit pas permettre aux impuretés dormantes de s’exprimer et les impuretés actives déjà présentes doivent être éliminées. 2) Pour les états d’esprit bénéfiques, les facteurs de libération qui ne sont pas encore développés doivent être générés puis être développés avec persévérance jusqu’à pleine maturité. Nous allons maintenant examiner chacune de ces quatre divisions de l’Effort Juste, en accordant une attention particulière à leur champ d’application le plus fertile : le développement de l’esprit par la méditation.

1. Éviter l’émergence d’états d’esprit malsains qui n’ont pas émergé.

« Le disciple exerce sa volonté pour éviter l’apparition d’états mauvais et malsains qui n’ont pas encore émergé ; il fait des efforts, intensifie son énergie, exerce son esprit et s’applique. »
Ce premier aspect de l’effort juste vise à maîtriser les états malsains, états d’esprit colorés par les impuretés. Comme les impuretés mentales empêchent la concentration, elles sont généralement présentées dans un ensemble appelé « les cinq obstacles » (pancanivarana) : le désir sensoriel, l’animosité, la torpeur-léthargie, l’agitation-inquiétude, et le doute. On les appelle « obstacles » parce que ces états mentaux bloquent le chemin vers la libération ; ils envahissent et recouvrent l’esprit, empêchant le calme et la vision claire qui sont les instruments premiers pour progresser. Les deux premiers obstacles, le désir sensoriel et l’aversion, sont les plus forts du groupe, la barrière la plus grande au développement méditatif, représentant respectivement les racines de l’avidité et de l’aversion. Les trois autres obstacles, moins toxiques, mais tout de même contraignants, sont des dérivés de l’ignorance et s’attachent généralement à d’autres impuretés.
Le désir sensoriel est vu de deux manières. Quelquefois, il est compris dans le sens étroit de la convoitise pour les cinq formes de plaisir des sens : les objets visibles, les sons, les odeurs, les saveurs et les sensations corporelles agréables ; quelquefois, une interprétation plus large est donnée, incluant la « soif » sous toutes ses formes, que ce soit pour le plaisir des sens, la richesse, le pouvoir, la position sociale, la célébrité, ou tout autre chose à laquelle elle s’attache. Le deuxième obstacle, l’animosité, est un synonyme de l’aversion. Il inclut la haine, la colère, le ressentiment, la répulsion sous toutes ses formes, qu’elle soit dirigée vers d’autres personnes, vers soi-même, vers des objets ou des situations. Le troisième obstacle, la somnolence-léthargie, est un composé de deux facteurs liés par leur aspect commun de lourdeur. L’un est la torpeur (thina), qui se manifeste par une inertie mentale ; l’autre est la léthargie (middha), qui se manifeste par un assoupissement mental, une lourdeur d’esprit, ou une inclination excessive au sommeil. À l’extrême opposé, il y a le quatrième obstacle de l’agitation-inquiétude. Celui-ci est composé de deux éléments liés par leur aspect commun de fébrilité. L’agitation (uddhacca) est une frénésie ou une exaltation qui entraîne l’esprit d’une pensée à l’autre à toute vitesse ; l’inquiétude (kukkucca) est le remords causé par des erreurs passées et l’anxiété par rapport à leurs possibles conséquences. Le cinquième obstacle, le doute, se manifeste par une indécision chronique, un manque de résolution : il ne s’agit pas de l’investigation critique que peut mener l’intelligence, attitude encouragée par le Bouddha, mais d’une incapacité persistante à s’engager dans le processus de l’entraînement spirituel, à cause d’un doute récurent concernant le Bouddha, sa doctrine ou la voie qu’il propose.
Le premier effort à faire concernant ces obstacles est d’éviter qu’émergent ceux qui ne se sont pas manifestés : c’est l’effort de la modération (samvarappadhana). Tenir les obstacles à distance est impératif, au début de l’entraînement méditatif et tout au long de son développement. Car, lorsque les obstacles se présentent, ils dispersent l’attention et obscurcissent la qualité de la conscience au détriment du calme et de la clarté. Les obstacles ne viennent pas de l’extérieur de l’esprit, mais de l’intérieur. Ils apparaissent à travers l’activation de certaines tendances qui sommeillent en permanence dans les profondeurs du continuum mental, attendant une occasion de surgir à la surface.
Généralement, ce qui déclenche l’activité des obstacles, c’est le contact avec l’expérience sensible. L’organisme physique est équipé de cinq facultés sensorielles, chacune réceptive à son propre type spécifique d’information : l’oeil aux formes, l’oreille aux sons, le nez aux odeurs, la langue aux goûts, le corps aux sensations corporelles. Les objets des sens agissent continuellement sur les sens qui relaient l’information reçue à l’esprit, lequel la traite, l’évalue, et lui donne une réponse appropriée. Mais l’esprit peut gérer les impressions reçues de différentes façons, influencé par la manière dont il les aborde. Quand l’esprit reçoit l’information négligemment, sans une sage considération (ayoniso manasikara), les objets des sens ont tendance à provoquer des états malsains. Cela peut se faire directement, au moment de l’impact sensoriel, ou bien indirectement, en déposant dans la mémoire des traces qui, plus tard, resurgiront comme des objets mentaux impurs, des images ou des fantasmes. En règle générale, les impuretés qui sont activées correspondent à l’objet : les objets attrayants provoquent le désir, les objets désagréables provoquent l’animosité, et les objets indéterminés provoquent des impuretés liées à l’ignorance.
Comme une réponse incontrôlée aux impacts sensoriels stimule les impuretés latentes, pour éviter qu’elles n’émergent, il est indispensable de savoir contrôler les sens. Le Bouddha enseigne une discipline appropriée pour tenir les obstacles en échec, un exercice appelé « modération des facultés sensorielles » (indriya-samvara) :
« Quand il perçoit une forme avec les yeux, un son avec les oreilles, une odeur avec le nez, un goût avec la langue, une sensation avec le corps, ou un objet avec l’esprit, [le pratiquant] n’appréhende ni l’apparence, ni les détails. Il s’efforce de chasser ce qui pourrait faire émerger des états négatifs ou malsains, de l’avidité ou du chagrin, si ses sens n’étaient pas gardés. Il est attentif à ses sens, il modère ses sens. »
La modération des sens ne veut pas dire nier des sens ou se retirer totalement du monde sensoriel. C’est impossible et, même si cela pouvait être accompli, le réel problème ne serait toujours pas résolu car les impuretés sont dans l’esprit, pas dans les organes des sens ou dans les objets extérieurs en contact avec eux. La clé pour la modération des sens est indiquée par les mots « ne pas appréhender l’apparence, ni les détails ». L’apparence (nimitta) est l’apparence générale de l’objet, pour autant que celle-ci soit la cause de pensées impures. Les « détails » (anubyanjana ) ou attributs secondaires sont ses aspects les moins flagrants. Si la modération des sens fait défaut, l’esprit erre imprudemment dans le domaine sensoriel. Il saisit d’abord l’apparence, ce qui met les impuretés en mouvement ; ensuite, il explore les détails, ce qui leur permet de se multiplier et de prospérer.
Modérer les sens demande que l’attention et la compréhension claire puissent rencontrer le domaine des sens. La conscience des sens se produit en séries, comme une séquence d’actes cognitifs momentanés ayant chacun leur rôle spécial, particulier. Les stades initiaux de la série se produisent comme des fonctions automatiques : d’abord, l’esprit saisit l’objet puis il l’appréhende ; ensuite, il admet la perception, l’examine, et l’identifie. Suivant immédiatement l’identification, un espace s’ouvre dans lequel se produit une évaluation libre de l’objet menant au choix d’une réponse. Lorsque l’attention est absente, les impuretés latentes, cherchant une opportunité pour émerger, sont poussées à une considération erronée. La personne va saisir l’apparence de l’objet, explorer ses détails, et ainsi donner aux impuretés l’opportunité qu’elles recherchent : du fait de l’avidité, elle sera fascinée par un objet agréable ; ou bien, du fait de l’aversion, elle sera repoussée par un objet désagréable. Mais, quand on applique l’attention à la rencontre sensorielle, on arrête le processus cognitif avant qu’il puisse évoluer dans des stades qui stimulent les souillures dormantes. La pleine conscience tient les obstacles en échec en gardant l’esprit au niveau du ressenti. Elle focalise l’attention sur ce qui est donné, empêchant l’esprit d’embellir les faits avec des idées nées de l’avidité, de l’aversion et de l’ignorance. Ensuite, guidé par cette présence lucide, l’esprit peut cheminer pour comprendre l’objet tel qu’il est, sans se laisser égarer.

2. Abandonner l’émergence des états malsains qui ont émergé.

« Le disciple exerce sa volonté pour surmonter les états négatifs et malsains qui ont déjà émergé ; et il fait des efforts, intensifie son énergie, exerce son esprit et s’applique. »
Malgré les efforts de maîtrise des sens, les impuretés peuvent encore surgir à la surface. Elles gonflent depuis les fondements du continuum mental, depuis les couches enfouies des accumulations passées, pour se figer dans des pensées et des émotions malsaines. Quand cela se produit, une nouvelle sorte d’effort est nécessaire, l’effort d’abandonner les états malsains qui ont émergé. C’est « l’effort de l’abandon » (pahanappadhana) :
« Il ne retient aucune pensée de convoitise sensorielle, d’animosité ou de méchanceté, ni aucun autre état négatif et malsain qui aurait émergé ; il les abandonne, les chasse, les détruit, les force à disparaître. »
Tout comme un médecin adroit a plusieurs médicaments à disposition pour différentes maladies, le Bouddha a différents antidotes pour différents obstacles, certains étant applicables à tous, d’autres visant un obstacle spécifique. Dans un enseignement important, le Bouddha explique cinq techniques pour extirper les pensées envahissantes. La première est de chasser la pensée malsaine par une pensée saine qui est juste à l’opposé, de même qu’un charpentier utiliserait une cheville neuve pour extraite une vieille. Pour chaque obstacle, il y a un remède spécifique, une ligne de méditation conçue spécialement pour l’amoindrir et le détruire. Ce remède peut être appliqué par intermittence lorsqu’un obstacle émerge et perturbe la méditation ; on peut aussi le prendre pour objet de méditation principal et l’utiliser pour contrer une impureté répétitive qui serait un obstacle persistant à la pratique. Mais, pour que l’antidote devienne effectif dans son rôle d’expédient temporaire nécessaire pour déraciner un obstacle, il est bon de se familiariser avec lui en le prenant comme objet de méditation principal, au moins pour des périodes courtes.
Si nous voulons un remède au désir qui ait une application générale, il y a la méditation sur l’impermanence qui détruit la tendance sous-jacente à s’attacher aux choses, la croyance implicite que les objets saisis sont stables et durables. Le désir dans sa forme spécifique de désir sensuel a pour antidote le plus puissant la contemplation de la nature non attractive du corps, dont nous parlerons plus longuement dans le chapitre suivant. L’animosité trouve son remède adéquat dans la méditation de la bienveillance (mettā) qui bannit toute trace de haine et de colère par le rayonnement systématique du souhait altruiste que tous les êtres soient heureux. L’élimination de la torpeur et de la léthargie nécessite un effort spécial pour faire jaillir l’énergie. Différentes méthodes sont suggérées : la visualisation d’une lumière brillante, se lever et faire une marche méditative rapide, réfléchir sur la mort, ou simplement prendre la ferme détermination de poursuivre son effort. L’agitation et l’inquiétude sont efficacement contrés en tournant l’esprit vers un objet simple qui tend à le calmer. La méthode habituellement recommandée est l’attention à la respiration, l’attention au souffle qui entre et sort. Dans le cas du doute, le remède spécifique est l’investigation : explorer, questionner et étudier les enseignements jusqu’à ce que les points obscurs deviennent clairs.
Alors que cette première des cinq méthodes pour chasser les obstacles implique une concordance directe entre l’obstacle et son remède, les quatre autres méthodes utilisent des approches plus générales. La deuxième combine les forces de la honte (hiri) et de la peur morale (ottappa) pour abandonner les pensées non souhaitables : on réfléchit à cette pensée comme étant mauvaise et ignoble ou on considère ses conséquences indésirables jusqu’à ce qu’une révulsion intérieure s’installe qui chasse la pensée. La troisième méthode implique une diversion délibérée de l’attention. Quand une pensée malsaine émerge et demande à être remarquée, au lieu de lui céder, on la tient simplement à distance en redirigeant l’attention ailleurs, comme si on fermait les yeux ou on regardait ailleurs pour éviter un spectacle déplaisant. La quatrième approche utilise un abord opposé. Au lieu de se détourner de la pensée non souhaitable, on la confronte directement comme un objet, en explorant son apparence et en investiguant sa source. Lorsque nous faisons cela, la pensée se calme et finit par disparaître. Car une pensée malsaine est comme un voleur : elle ne cause des ennuis que lorsque son fonctionnement est caché mais, mise en observation, elle s’apprivoise. La cinquième méthode, à employer en dernier recours, est la suppression. Vigoureusement retenir la pensée malsaine par le pouvoir de la volonté, de la même manière qu’un homme fort maintiendrait au sol un homme plus faible et l’écraserait sous son poids.
En appliquant ces cinq méthodes avec habileté et discrétion, le Bouddha dit que l’on devient un maître de toutes les avenues que peut prendre la pensée. On n’est plus esclave de l’esprit mais son maître. « Quelle que soit la pensée que l’on veut penser, on va la penser. Quelle que soit la pensée que l’on ne veut pas penser, on ne va pas la penser. Même si une pensée malsaine émerge occasionnellement, on peut la faire taire immédiatement, aussi rapidement que des gouttes d’eau versées sur une poêle brûlante s’évaporent. »

3. Faire émerger les états sains qui sont absents.

« Le disciple exerce sa volonté pour faire émerger les états bénéfiques qui n’ont pas encore émergé ; et il fait de efforts, intensifie son énergie, exerce son esprit et s’applique. »
Parallèlement à la suppression des impuretés, l’effort juste impose également la tâche de cultiver des états d’esprit bénéfiques. Ceci implique deux divisions : faire émerger des états bénéfiques qui ne sont pas encore là et faire mûrir des états bénéfiques déjà apparus.
La première des deux divisions est aussi connue comme « l’effort du développement » ((bhavanappadhana). Bien qu’il y ait plusieurs manières de regrouper les états bénéfiques à développer – la sérénité et la vision claire, les quatre fondements de l’attention, les huit aspects de la voie, etc. –, le Bouddha donne une importance particulière à un groupe nommé les sept facteurs d’Éveil (satta bojjhanga) : l’attention, l’investigation des phénomènes, l’énergie, la joie, la tranquillité, la concentration, et l’équanimité. Ceux-ci sont basés sur la solitude, le détachement, la cessation et aboutissent à la délivrance.
Ces sept états sont groupés sous le nom de « facteurs d’Éveil » parce qu’ils mènent à l’illumination et parce qu’ils constituent l’Éveil. Aux stades préliminaires, ils préparent la voie pour la grande réalisation mais ils demeurent jusqu’au bout comme ses composants. L’expérience de l’Éveil, parfaite et totale réalisation, est faite uniquement de ces sept éléments rassemblés pour briser toutes les entraves et amener la libération finale de toute souffrance.
La voie vers la libération commence avec l’attention. L’attention prépare le terrain pour la vision profonde de la nature des choses en amenant à la lumière les phénomènes ici et maintenant, dans le moment présent, libre de tout commentaire subjectif, d’interprétations et de projections. Puis, lorsque l’attention s’est focalisée sur les phénomènes purs, le facteur de l’investigation entre en jeu pour explorer leurs caractéristiques, leurs conditionnements et leurs conséquences. Alors que l’attention est essentiellement réceptive, l’investigation est un facteur actif qui interroge sans répit, analyse et dissèque les phénomènes pour découvrir leurs structures fondamentales.
Le travail d’investigation demande de l’énergie, et c’est le troisième facteur d’Éveil. Celui-ci se développe en trois étapes. D’abord, l’énergie première disperse la léthargie et développe l’enthousiasme initial. Quand le travail de contemplation avance, l’énergie acquiert un élan et entre dans le deuxième stade, la persévérance, dans laquelle elle poursuit la pratique sans relâche. Finalement, à son apogée, l’énergie atteint le troisième stade, l’invincibilité, où elle amplifie la contemplation, laissant les obstacles derrière elle, impuissants à l’arrêter.
Tandis que l’énergie augmente, le quatrième facteur d’Éveil est activé. C’est la joie, un intérêt pour l’objet qui procure du plaisir. La joie augmente graduellement, atteignant des hauteurs extatiques : des vagues de plaisir parcourent le corps, l’esprit rayonne de joie tandis que ferveur et confiance s’intensifient. Mais ces expériences, aussi encourageantes soient-elles, contiennent encore des imperfections car elles créent une excitation confinant à l’agitation. Avec plus de pratique pourtant, la joie s’apaise et une quiétude s’installe qui est le signe de la venue du cinquième facteur, la tranquillité. La joie reste présente mais elle est alors tempérée, et le travail de contemplation se poursuit avec une sérénité maîtrisée.
La tranquillité amène la maturation de la concentration, le sixième facteur, l’unification de l’esprit en un seul point. Ensuite, avec l’approfondissement de la concentration, le dernier des facteurs d’Éveil devient prédominant. C’est l’équanimité, la paix intérieure et l’équilibre libéré des deux imperfections de l’excitation et de l’inertie. Quand l’inertie prédomine, il faut stimuler l’énergie ; quand l’excitation prédomine, il est nécessaire d’exercer la modération. Mais quand les deux imperfections ont été vaincues, la pratique peut se déployer régulièrement sans aucun souci. L’esprit d’équanimité peut être comparé au conducteur d’une charrette dont les chevaux avancent à un pas régulier : il n’a pas besoin de les stimuler ni de les retenir ; il peut juste être assis confortablement et contempler le paysage qui défile. L’équanimité a la même qualité de contemplation. Quand les autres facteurs sont en équilibre, l’esprit reste tranquillement à contempler le jeu des phénomènes.

4. Maintenir les états sains qui sont présents

« Le disciple réveille sa volonté pour maintenir les choses bénéfiques qui ont déjà émergé, et ne leur permet pas de disparaître, mais les amène à grandir jusqu’à maturité et complète perfection de développement ; il fait des efforts, intensifie son énergie, exerce son esprit et s’applique. »
Le dernier de ces quatre efforts vise à maintenir les facteurs sains qui ont émergé et à les amener à maturité. Appelé « l’effort de maintenir » (anurakkhanappadhana), il est expliqué comme étant l’effort de « garder fermement en esprit un objet de concentration favorable déjà présent ». Le travail de conservation de l’objet permet aux sept facteurs d’Éveil de gagner la stabilité et de graduellement augmenter en force jusqu’à ce qu’ils atteignent leur objectif : la réalisation de la libération. Cela marque l’apogée de l’effort juste, le but dans lequel les innombrables actes personnels d’effort peuvent finalement aboutir.

Source du texte   Dhamma de la forêt