Anicca

Dhamma

Tout ce qui existe dans l’univers est soumis à trois caractéristiques :

    Anicca

dukkha et anattā

Ces 3 caractéristiques sont inter-dépendantes et l’une ne peut pas s’expliquer sans faire référence aux autres.

Anicca Toute chose est limitée à une certaine durée et par conséquent, amenée à disparaître : c’est la non-permanence. Le corps est anicca, la beauté est anicca, la vie est anicca, toutes les choses de ce monde sont anicca. Plus on est attaché à ces choses, plus dukkha sera forte. Le bouddha demandait à ses disciples de contempler les divers états d’un cadavre afin de ne pas s’attacher au corps. Aujourd’hui on ne peut plus faire cela, il n’y a plus de charniers ( enfin pas en Europe.. ) Mais il y a d’autres moyens pour ne pas s’attacher au corps.

Extrait du satipatthana sutta

6. Les neuf contemplations du cimetière.

6.1. Puis ensuite, O bhikkhus, quand un bhikkhu voit un cadavre jeté sur un charnier, mort depuis un jour, deux jours, trois jours, gonflé, bleui, putréfié, il réfléchit à son propre corps : ’ce corps a la même nature, il deviendra le même et ne sera pas épargné’…

Ainsi il demeure contemplant le corps sur le corps intérieurement.
Ainsi il demeure contemplant le corps sur le corps extérieurement.
Ainsi il demeure contemplant le corps sur le corps intérieurement et extérieurement.
Il demeure contemplant l’apparition des phénomènes dans le corps,
Il demeure contemplant la disparition des phénomènes dans le corps,
Il demeure contemplant l’apparition et la disparition des phénomènes dans le corps.

La conscience : ” Voilà un corps ” est établie en lui dans la simple mesure nécessaire à la connaissance et à l’observation attentive. Ainsi il demeure libéré, ne s’attachant à rien dans le monde.
C’est ainsi, O bhikkhus, qu’un bhikkhu demeure contemplant le corps sur le corps.

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Durant une retraite intensive on expérimente vraiment, anicca, dukkha et anatta. Ce ne sont plus des mots ou des concepts, mais la réalité. On réalise vraiment que tous les phénomènes qui apparaissent, disparaissent également. Parfois, on ressent la disparition simultanément à l’apparition (anicca). On réalise que cela se fait sans notre intervention, que l’on a aucun pouvoir ni contrôle sur ce que l’on observe (anatta). On le comprend non plus intellectuellement mais physiquement.
Durant une retraite intensive on comprend le dhamma grâce à la pratique, et non plus grâce à la théorie.

Comme le souligne le vénérable U Kundala, dans son livré “Aiguiser les facultés de contrôle”: “C’est ainsi que l’on pratique le pur vipassanā : on observe et on note divers phénomènes dans le but de voir qu’ils sont tous anicca, dukkha et anatta.”

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Une compréhension intellectuelle est nécessaire voire indispensable, mais, sans la compréhension par la pratique, ce sera une compréhension superficielle. Lorsqu’on lit ou qu’on entend les enseignements, on a une compréhension intellectuelle de anicca, anatta et dukkha.
Seulement quelques disciples du temps de Bouddha sont parvenus à L’éveil en écoutant les discours de Bouddha.

Anicca est l’une des trois caractéristiques :

Anicca est l’une des trois caractéristiques qui s’attachent à toute formation, c’est aussi l’élément qui permet d’expliquer les deux autres caractéristiques anatta et dukkha. Rien n’est permanent que tout n’est que n’est qu’un agglomérat de cinq constituants en constante mutation et voués à une désagrégation pour se recomposer sous d’autres formes. C’est parce que rien n’est permanent qu’il n’y a pas de moi, qu’il n’y a pas de soi propre. C’est parce qu’il y a anicca qu’il y a anatta. C’est parce qu’il n’y a rien de permanent, c’est parce que tout ce à quoi nous nous attachons ne dure pas, s’étiole, décroît, vieillit, se détériore, se désagrège et disparaît, qu’il y a dukkha. Anicca, l’impermanence, est le véritable horizon de toute chose. Anicca est la vraie nature de toute chose. Où que nous tournions notre regard, quel que soit l’objet sur lequel nous exerçons notre pensée ou notre curiosité, nous ne découvrons que l’impermanence. L’impermanence est si intimement liée aux choses, qu’on peut penser que les choses ne sont les choses que parce qu’elles sont impermanentes, les êtres ne sont les êtres que parce qu’ils sont impermanents.

L’impermanence est à l’horizon de toute chose dès leur apparition.

Le bloc de pierre le plus dur et le plus ancien redeviendra tôt ou tard du sale. L’arbre, le monde naturel, les animaux, de ceux dont la longévité est la plus longue, à ceux dont la longévité est la plus courte, tout est soumis au changement. Quelle que soit la dimension de l’observation depuis la plus petite cellule de nos tissus dont l’équilibre chimique est en constante mutation jusqu’à la giration de notre planète autour du soleil dans un système en mouvement à l’intérieur d’une galaxie elle-même en déplacement …, tout est perpétuel changement.

L’impermanence et la souffrance

A chaque instant de notre vie, nous pouvons constater que tout, dans la nature, est soumis à la mort. Tout ce qui apparaît, disparaîtra un jour ou l’autre. C’est aussi le cas de notre propre corps, comme pour tous les êtres vivants et toutes les choses matérielles. C’est aussi le cas pour nos sentiments et nos idées : comme les étoiles ou les montagnes, notre amour apparaît un jour et un jour disparaîtra, et nous changeons d’idées et d’opinions. C’est cette impermanence qui nous fait souffrir. Parce que nous constatons que tout meurt – tout ce qui, pour nous, a un “Soi” – nous craignons que notre propre ego soit, lui aussi, mortel !
Mais il en va des choses comme de l’ego : rien n’existe “en Soi”, indépendamment. Tout – y compris notre ego – naît et meurt. C’est parce que nous refusons cette réalité des choses, “telles qu’elles sont”, parce que nous entretenons l’illusion de l’existence d’un “Soi”, que nous souffrons.
Source

L’aspect de la non permanence:

Anicca est un mot pali composé de deux mots : “nicca” et la particule privative “a”. “nicca”, c’est l’idée de permanence, de continuité. Anicca, cela signifie l’absence de continuité, l’absence de permanence. Anicca est une loi universelle qui s’applique à tous les phénomènes de l’univers, à toutes nos expériences sensibles.
Tout ce qui se passe dans le monde, dans nos perceptions, est sujet à disparaître, aussitôt que c’est apparu. Ce qui marque l’aspect de non permanence, l’aspect de changement, est justement que les phénomènes apparaissent. C’est au moment où un phénomène se produit qu’on est particulièrement informé de son aspect de non permanence car avant qu’il apparaisse il n’était pas là, et ensuite il est là, il vient d’apparaître. Il y a donc eu un changement, et cela, particulièrement lorsqu’un phénomène apparaît. Ensuite, ce phénomène va durer un certain temps, et il va disparaître inéluctablement. S’il est apparu, il est obligatoire qu’il finisse par disparaître. Cela est valable pour tout, il n’y a pas d’exception. Anicca est une caractéristique commune à tous les phénomènes, à toutes les réalités qui relèvent de nos expériences sensibles, conscientes. Ainsi, notre conscience est en perpétuelle mutation et toutes nos expériences, même s’il s’agit d’expériences de méditation, d’expériences de transcendance ou d’expériences mystiques, sont des expériences en mutation. Si nous arrivions à atteindre par le biais de la méditation des états transcendants, d’unification, tels qu’ils nous sont décrits dans la littérature spirituelle, nous pourrions imaginer avoir touché à une substance éternelle. Une substance immuable qui ne soit pas soumise à cette loi de la non permanence. C’est précisément parce qu’on a atteint cette expérience, que le fait de l’avoir atteint, montre clairement qu’elle est sujette au changement. Pourquoi ? Parce qu’avant, cette expérience n’était pas atteinte. Il y a donc quelque chose qui vient de commencer, qui est un état fusionnel de conscience, résultant d’un entraînement à divers exercices spirituels ou diverses méditations. Ce n’est donc pas encore le refuge que nous cherchons, de stabilité, d’éternité. En fait, ce refuge n’existe pas.
Il y a essentiellement deux catégories d’entraînements que nous pouvons suivre. Il y a des entraînements qui entrent dans la catégorie de ce que nous appelons samatha et des entraînements qui entrent dans la catégorie de ce que nous appelons vipassaná.
Vipassaná est un terme pali qui signifie la vision directe, la vision supérieure. Vision supérieure dans le sens qu’elle est supérieure aux autres, car elle est directe, c’est une vision directe de la réalité.
Qu’est-ce que la réalité ? La réalité est un fait qui est inéluctable, qui est universellement vérifié et qui s’applique à tous les phénomènes. Ce fait est triple :
Tous les phénomènes qui sont apparus vont disparaître.
Tous les phénomènes sont assujettis et soumis à la loi de la non permanence et du changement, anicca.

Tous les phénomènes qui sont apparus durent un certain temps. Ils durent un certain temps, mais ils ne durent pas longtemps. Ils durent toujours trop longtemps quand ils sont insatisfaisants et jamais assez longtemps quand ils sont plaisants. Ils véhiculent de ce fait une propriété d’insatisfaction. Leur présence est déjà source d’insatisfaction, on appelle cela dukkha. Puis, ces phénomènes cessent, disparaissent indépendamment de notre volonté, de notre contrôle. Ils disparaissent quand il est nécessaire qu’ils disparaissent. Quand les causes finissent par être absentes, les phénomènes disparaissent. Ce caractère incontrôlable des phénomènes, on l’appelle anatta. C’est l’absence de caractéristiques d’en soi, l’absence de contrôle, l’absence de directive.
Source

Anicca : (se prononce anitcha) Impermanent.

Naître, vieillir, mourir, naître de nouveau….
L’enfant que nous étions est il le même que l’être que nous sommes devenu ? Tout dans l’univers, -hormis le nibbâna- est soumis aux trois caractéristiques. Anicca, l’impermanence est la plus simple des caractéristiques à observer. La vie même, impermanente, est faite de cycles, de transformations, chaque instant de la vie d’un humain voyant ses cellules disparaitre, et, jusqu’à un certain âge, d’autres se créer. Les planètes et les étoiles n’échappent pas à l’impermanence, comment le pourrions nous? Mais les choses les plus abstraites et les plus subtiles, comme l’esprit, le mental sont elles aussi soumis à la non-permanence. Un instant l’esprit est ainsi, l’instant d’après il est autre chose, un instant attentionné et conscient, et l’autre distrait et vagabond. Lors de la méditation nous pouvons observer le flux des pensées, y en aurait-il une qui prédomine? Par la reconnaissance de cette pensée, elle en vient aussitôt à disparaître. Et il en est de même pour les sensations, les émotions, les supports des sens, les consciences.
La non-permanence est faite de petits et de grands cycles; la mort clos notre cycle de vie, elle clos notre conscience et notre corps, qu’avec beaucoup de chance nous avons pu utiliser jusqu’à un âge avancé, sans que trop de maladies ne l’aient fait souffrir. Mais de nombreuses maladies ont souvent la forme de la corruption, c’est à dire du désir avide, de la haine et de l’ignorance. Elles soumettent le corps et l’esprit aux rudesses de leurs épreuves, et après la mort, le corps se décomposant “rend” compte de toutes les corruptions. Nous nous attachons à ce corps en disant :”Je suis encore jeune, je mourrai quand je serai vieux, plus tard…” Et pourtant nous n’en savons rien, la mort étant possible à chaque instant. Nous nous attachons à notre conscience en pensant :”Ma conscience m’appartient, elle m’est chère, fidèle et me suivra jusqu’à la mort et peut être au delà…” Et pourtant elle ne nous appartient pas plus que ce corps, l’impermanence y mettra un terme sous peu, et l’attachement n’aura été que vain.
La graine possède toutes les informations génétiques qui feront d’elle un arbre; le Dhamma peut être la graine qui, une fois planté sur un terrain fertile, permettra la croissance du processus pour déraciner les passions, nous menant vers le nibbâna. Les changements sont permanents, souvent imperceptibles. La montagne qui s’érode ou se déplace, le soleil qui brûle son carburant… A quel moment n’est on plus un bébé, à quel moment devient on adolescent, puis adulte, puis vieillard….? Ne sommes nous pas amené à vieillir et mourir ? La société moderne ne peut regarder la mort en face, la plupart des gens se disant athée, cette société n’a même plus le support de la religion chrétienne amenant les croyants aux paradis, la mort est donc tabou et sans espoir. Pareillement la vieillesse signifie l’arrêt des attributs qui permettent de jouir de la vie, tels que la beauté, les désirs, la réussite, la capacité de ressentir, la place active dans la société, …. Pourtant nous savons bien que la vieillesse permet souvent plus de sagesse, plus de recul, plus de saveur. Accepter les changements, c’est accepter de ne pas s’attacher. Notre vie en amènera une suivante, puisse elle être bénéfique, jusqu’à l’arrêt total des souffrances et des attachements terrestres et supra-terrestres.

La loi de la non-permanence ou du changement perpétuel, Par Vénérable Thich Huyen-Vi

Tout au long de notre existence, nous ne faisons que répéter les mêmes gestes inutiles : saisir et retenir. Et c’est pourquoi, tout au long de notre existence, souffrances et désespoirs se succèdent, car nos désirs ne peuvent jamais être assouvis.

Parmi les notions qui doivent rester constamment présentes à l’esprit du bouddhiste, celle du désir est l’une des plus importantes. C’est le désir qui incite les hommes à s’attacher désespérément aux choses de ce monde. En tant que créatures, nous sommes tous, à des degrés divers, possédés par le désir et l’ambition, qui nous poussent à nous accrocher à tout ce que nous avons pu acquérir, amasser, édifier… De tous ces biens fragiles, nous ne consentons à nous séparer qu’au moment de rendre le dernier soupir. Et même à cette ultime minute, s’il restait encore en nous la moindre parcelle d’énergie, nous ne desserrerions pas notre étreinte. Cependant, quoiqu’il fasse, il n’est pas donné à l’homme de conserver si peu que ce soit le fruit de ses efforts. Ce n’est pas lui qui se dessaisit de ses biens : ce sont eux qui l’abandonnent. Tout au long de notre existence, nous ne faisons que répéter les mêmes gestes inutiles : saisir et retenir. Et c’est pourquoi, tout au long de notre existence, souffrances et désespoirs se succèdent, car nos désirs ne peuvent jamais être assouvis. Tout nous fuit, rien ne demeure. C’est le perpétuel devenir : tout se transforme, tout change d’aspect et de place, tel le chevalier errant des légendes, ou le courant des fleuves gonflés par les crues ; les choses passent sous nos yeux comme les nuages dans le ciel, comme le jeune poulain qui galope dans la plaine. Dans notre religion bouddhique, ces changements, cette instabilité pore un nom : c’est la vérité de la non-permanence (vo thuong).

Qu’est-ce que la non-permanence ?

Ecoutons l’enseignement du Bouddha : « Toutes les choses de ce monde sont sujettes au changement et à la destruction : c’est la loi de la non-permanence. » La non-permanence, c’est la grande vérité de notre monde, où tout est changeant et précaire. Nul être, nul objet ne demeure identique à lui-même. Tout ce que nous voyons est en état de transformation perpétuelle : les apparences se dessinent, puis disparaissent, ou se désintègrent. La doctrine bouddhique distingue dans ce processus quatre phases : d’abord la création (ou la naissance), puis la croissance (ou l’apogée), ensuite le déclin et enfin la destruction. Tout ce qui existe dans l’univers, du grain de sable jusqu’aux étoiles, de l’infiniment petit à l’infiniment grand, passe par ces quatre phases, tout est sujet à la non-permanence. Pour avoir une notion précise de cette loi, il nous suffit d’observer notre propre corps, ensuite de concentrer nos réflexions sur notre « moi », c’est-à-dire notre vie intérieure, enfin de voir ce qui se passe autour de nous.

Le corps humain et la non permanence

Je suis jeune et vigoureux, mon existence est un hymne à la joie… C’est souvent ce que pense – et affirme – la majorité des jeunes gens des deux sexes. Et c’est là la grande erreur de la jeunesse : elle vit dans l’insouciance du lendemain, elle se complaît dans une vision superficielle des choses ; elle croit que le bel âge qui est le sien durera indéfiniment ; si elle songe parfois à la vieillesse, c’est pour se dire qu’elle est loin ! Pourtant, n’est-il pas évident qu’à chaque minute, à chaque seconde, la vieillesse et la mort se rapprochent un peu plus de chacun de nous ? Ces deux vers d’un poète chinois ont leurs pareils dans toutes les littératures :

« Ne voyez-vous pas votre père qui, mélancoliquement,

Contemple dans son miroir ses cheveux blancs ?

Ce matin, ils étaient aussi lustrés que de la soie,

Et ce soir, ils sont déjà couverts de neige et de cendre ! »

De son côté, la science moderne a découvert que dans le corps humain, les cellules naissent, croissent et meurent selon un rythme déterminé. C’est ce renouvellement des cellules qui fait que le corps humain se développe ; quand il s’arrête, c’est la mort de l’être tout entier. Nous pouvons donc dire que dans toutes les parties de notre organisme, des naissances et des morts partielles surviennent à chaque instant ; les tissus se modifient, les fonctions s’altèrent. L’homme de cette année n’est pas le même que celui de l’année dernière, le corps de ce soir n’est pas celui de ce matin. Tel est le sens de cet apologue :

« Un voyageur se trouvait sur la route quand vint le crépuscule, il avait encore un long chemin à faire ; avisant au milieu des champs une masure abandonnée, il y pénétra pour passer la nuit. Il venait de s’asseoir, lorsqu’il vit entrer un démon aux cheveux verts, portant sur les épaules un cadavre. L’horrible créature, posant à terre l’homme mort, s’apprêtait à le dévorer, quand un second démon, aux cheveux rouges, fit irruption, et voulut disputer à l’autre sa proie. Un terrible combat allait s’engager, quand les monstres aperçurent notre voyageur, blotti, vert de peur, dans son coin. Ils s’emparèrent de lui, l’amenèrent au centre de la pièce, et lui demandèrent d’arbitrer leur querelle. Terrifié, l’homme crut devoir raconter exactement ce qu’il avait vu, et témoigner en faveur du démon aux cheveux verts : ‘Il est entré le premier avec le cadavre, c’est donc à lui que ce dernier appartient’. Alors l’autre démon s’emporta : se saisissant du naïf voyageur, il lui arracha un bras, qu’il se mit aussitôt à dévorer. Pris de compassion, et pour prouver sa reconnaissance au bon témoin, le démon vert pris un bras à son cadavre, et le mit à la place de celui du voyageur. Mais l’autre démon enleva encore à ce dernier son second bras, et l’autre dut encore le remplacer. Le monstre aux cheveux rouges poursuivant son festin et successivement les diverses parties du cadavre furent greffées sur le voyageur. Alors les démons s’en allèrent, et notre homme, délivré de son horrible cauchemar, se demanda quel corps était le sien ! »

Ce conte ne reflète-t-il pas l’image exacte de notre existence ? Depuis notre venue au monde, jusqu’à notre mort, notre corps, jusque dans ses infimes particules, a changé des milliards de fois. Le cadavre mis dans la bière n’a rien de commun avec le corps du nouveau-né qu’il a été. « Perpétuel est le changement », lit-on dans les Livres Bouddhiques. Et ce changement obéit à une règle inexorable : la cellule qui remplace une autre est plus vieille que celle qui l’a précédée, et ce vieillissement s’aggrave à chaque seconde de la vie. Alors qu’il était un jeune et beau prince, lit-on dans les textes sacrés, Bouddha, vivant dans un somptueux palais et ayant à ses côtés la belle princesse, songeait déjà à la non-permanence des choses. Aussi dit-il un jour à son
épouse : « Bientôt nous vieillirons, nos corps se faneront. Avec les années, vos beaux cheveux se couvriront de cendre et de neige. Vos yeux, en ce moment si purs, deviendront une onde trouble. Vos lèvres rouges se ternirons, comme la rose de vos joues. En nous, de même qu’en tous les êtres, j’entends au fil des heures le froissement des muscles qui s’affaissent, la vibration des nerfs qui se détendent, je perçois l’éclatement des os que bris la hache du temps. Comment pourrons nous conserver ce que nous avons de plus précieux ? Nous n’étreignons jamais que des ombres. C’est sur des senteurs, des effluves que nous fermons nos doigts ! »

Quelle sublime clairvoyance que celle du Maître ! Malgré les richesses qui l’entouraient, malgré les soins dévoués d’une admirable épouse, la vérité de la non-permanence est restée présente à son esprit. Ses paroles non seulement ont éclairé la princesse, elles ont encore dissipé les ténèbres pour tous ceux qui, perdus dans les mirages, sont voués à l’enchaînement des naissances, du vieillissement, de la maladie et de la mort, c’est-à-dire de la non-permanence. C’est une loi inéluctable, que celle qui condamne tous les êtres pourvus d’un corps à vivre et souffrir avant de mourir. Lao-Tseu l’a dit pour sa part : « J’ai un corps, et c’est de là que vient ma grande souffrance. Si je n’avais pas de corps, je ne souffrirai de rien ! »
Notre corps est appelé à disparaître, et pourtant, combien de crimes ne sont-ils pas commis chaque jour par les hommes, uniquement pour leur nourriture ! Qui dira jamais le nombre de ces pauvres bêtes innocentes, exterminées toutes les heures, parfois avec des raffinements de cruauté inouïs ? Tous nos lecteurs connaissent l’histoire de Tsin Che Hoang Li, cet empereur chinois qui se délectait de la cervelle de singes vivants, dont il ouvrait lui-même le crâne, à table, d’un coup de hachette ; les courtisans rivalisant de dextérité pour plaire à leur Maître, la salle résonnait d’éclats de rire qui se mêlaient à des râles d’agonie… Comment ne pas se révolter à l’évocation de telles horreurs ? Jusqu’à quel point la conscience humaine peut-elle être obscurcie ?

Le moi et le non-permanence

Le contenu de notre âme change sans arrêt tout autant que notre corps, et suivant un rythme encore plus rapide. En l’espace d’une seconde, nos sentiments peuvent varier d’un extrême à l’autre, nos pensées passer d’un sujet à un autre. Le courant mental ne s’arrête jamais. C’est ce que le Bouddha a enseigné à ses disciples : « Le coeur de l’homme est comparable au singe qui gambade de branche en branche, au cheval qui galope dans la prairie. » Nos pensées et nos sentiments naissent et meurent le temps d’une pulsation, et cette rapidité même qui crée en nous l’illusion de la continuité, de ce qu’on a appelé « l’identité du moi ». Si nous disons à un petit enfant que le spectacle qu’il voit sur un écran cinématographique n’est qu’une succession d’images, disparues aussitôt que surgies, peut-être refusera-t-il de nous croire. Pourtant, c’est une illusion de même nature qui nous fait dire que notre vie intérieure est un phénomène continu, alors que dès notre naissance la mort alterne déjà avec elle.

« Est-ce que j’existe ? » Cette question du poète peut se sembler naïve de prime abord, cependant elle s’inspire d’une pensée profonde. Que sommes-nous, sinon des ombres changeantes et fugitives ? On comprend mal que dans ces conditions, des hommes aient encore soif de gloire et de richesses, et qu’ils n’hésitent pas à dépouiller et asservir leurs semblables pour satisfaire leurs appétits. Il ne saurait y avoir plus grande aberration.

La non-permanence et le monde extérieur

Une légende chinoise a souvent inspiré les poètes orientaux : « tous les trois mille ans, la mer se transforme en un champs de mûriers ». C’est par cette image que les Anciens exprimaient le caractère éphémère non seulement des êtres, mais encore du milieu qui les entoure. Les montagnes vieillissent, les rivages se déplacent, rien ne demeure indéfiniment dans le même état, et les astres eux-mêmes n’échappent pas à la loi de la non-permanence. Sur le plan humain, dans le cours d’une seule existence, que de fois n’avons-nous vu que, par le monde, la victoire succéder à la défaite, l’humiliation et la déchéance devenir le lot de ceux-là mêmes qu’on croyait invulnérables, lorsqu’ils étaient au faîte des honneurs ? Combien de riches, qui ne pouvaient faire l’inventaire de leur fortune, sont-ils à présent dans la misère ? Cependant, ces ruines, ces désastres, ces revers, n’empêchent que chaque jour des hommes se lancent encore à la poursuite d’éphémères jouissances, qui ne peuvent que les conduire à leur perte. Pour notre édification, souvenons-nous de ce conte bouddhique :

« Il y avait une fois, un roi dont la cupidité et l’avidité étaient vraiment sans limites. Bien que ses palais fussent pleins à craquer d’or, d’argent, et de pierreries, il décréta encore, un jour, que tous ses sujets devraient offrir au Trésor Impérial la moitié de leurs biens. Dans tout le royaume, plaintes et gémissements s’élevèrent, mais le monarque était tout puissant, nul ne pouvait lui désobéir. Alors un marchand se dévoua pour sauver le peuple ; il apporta dans la capitale toutes ses richesses, et les déposant au pied du trône, il dit au roi : « Sire, que Votre Majesté daigne accepter tout ce que je possède ».Surpris, le roi s’écria : « Mais je n’exige que la moitié du patrimoine de chacun. » Alors le marchand répondit : « En réalité, Sire, tout ceci ne m’appartient pas. Cinq fléaux se les partagent déjà : l’inondation, l’incendie, la piraterie, le pouvoir arbitraire, et enfin la cupidité de mes épouses et de mes descendants. Quoi que je fasse, je serai dépouillé tôt ou tard. J’ai donc pensé qu’il valait mieux que je me sépare dès à présent de tous mes biens.

Le roi, après avoir écouté ce discours, se mit à réfléchir, et comprit la leçon. ‘Ce marchand, se dit-il m’a appris une grande vérité. Même les eaux et les montagnes sur lesquelles je règne cesseront un jour de m’appartenir, accaparées par les cinq fléaux dont parle cet homme. A plus forte raison, comment pourrais-je garder mes trésors ? Jusqu’à présent, que d’inutiles exactions n’ai-je donc pas commises au détriment de mon peuple !’ Ainsi frappé par la lumière, le roi confus et repentant, non seulement révoqua son édit, mais encore ouvrit toutes grandes les portes de son Palais et partagea tous ses biens entre tous ses sujets. »

Que les disciples du Bouddha méditent sur ce conte !

Conclusion

En enseignant la vérité de la non-permanence, le Bouddhisme conduit-il au pessimisme, et vise-t-il à convaincre les hommes de l’inanité de tous leurs efforts ? Telle est la question que beaucoup de gens se posent, car disent-elles, si rien ne dure, si la poussière doit retourner à la poussière, pourquoi dépenser son énergie et ses forces en vaines agitations ? Qu’il nous soit permis de répondre à ces critiques. La loi de la non-permanence, à vrai dire, n’est qu’un des principes énoncés par Bouddha pour asseoir sa Doctrine. C’est d’abord et surtout un argument, destiné à freiner l’avidité des hommes, leur cupidité, d’une manière générale toutes les passions néfastes à leur salut. La non-permanence, ce n’est pas encore la Vérité absolue. Pour mieux comprendre le Bouddha, appliquons-nous à voir en Lui le Médecin Merveilleux qui, à chacun de nos maux ordonne un remède. A ceux d’entre nous qui ne sont pas convaincus du caractère précaire des biens de ce monde, il enseigne la non-permanence. Mais à ceux dont les yeux se sont déjà ouverts sur cet aspect des êtres et des choses, c’est une vérité plus profonde qu’il enseigne. Nous apprenons alors qu’en réalité, au sein du tourbillon des apparences, se trouve l’essence du permanent. Sans doute est-ce là une notion difficile à saisir. Le grand Ananda lui-même ne l’a pas comprise de prime abord, ainsi qu’il ressort de ce passage du ‘Kinh Lang Nghiem’:

« Ananda ne comprit pas tout de suite les paroles du Maître. Pour permettre à ses disciples de se pénétrer de sa Doctrine, le Bouddha ordonna à Rahula de donner un coup de gong. Et pendant que l’instrument résonnait, Bouddha demanda :

Ananda, vous entendez ?

Oui, Maître, j’entends.

Quand les vibrations s’éteignirent, le Parfait demanda encore :

Ananda, vous entendez ?

Non, Maître, je n’entends plus !

Bouddha ordonna à Rahula de donner un second coup de gong, et de nouveau posa la question à Ananda.

Ananda, vous entendez ?

Oui, Maître, j’entends.

Alors le Bouddha réprimanda son disciple préféré :

Ananda, pourquoi me faites-vous des réponses si peu sensées ?

Profondément surpris, Ananda répondit respectueusement :

Maître, tout comme mes condisciples, que puis-je dire d’autre, sinon que j’entends au moment où le gong résonne, et que je n’entends plus lorsque le son s’éteint ?

Ananda, reprit le Maître, vous me répondez que vous entendez, quand Rahula frappe sur le gong, et que vous n’entendez plus, lorsqu’il n’y a plus de son. Cela signifie-t-il que votre faculté d’entendre disparaît avec le bruit ? Dans ce cas, comment avez vous pu percevoir le deuxième coup de gong de Rahula ? Ce que vous m’avez répondu la seconde fois, ce n’est donc pas la vérité. En fait vous avez continué à entendre. Ce qui apparaît, puis disparaît, c’est le son. Le son est la chose discontinue, mais il existe un élément permanent qui est votre faculté d’entendre. »

Ainsi Ananda et le cercle des disciples furent éclairés par le Maître. A notre tour, pénétrons-nous de son Enseignement : apprenons qu’au delà du relatif, il nous faut découvrir l’Absolu. Au delà de la non-permanence, nous devons chercher la permanence. En résumé, la loi de la non-permanence s’applique au corps humain, à l’âme, comme à tous les êtres et toutes les choses de ce monde. Si nous arrivons à posséder cette notion essentielle de la doctrine bouddhique, nous disposerons d’un remède miraculeux contre la douleur ; nous n’aurons plus à endurer les souffrances innombrables qui sont la rançon de nos désirs et de nos ambitions. Avec la conviction de la précarité des biens terrestres, nous pouvons demeurer indifférents à tout ce qui arrive : désillusions et déboires, séparations et deuils. Nous pouvons éprouver un détachement complet à l’égard de tout ce qui a trait aux richesses et aux honneurs, et la charité sera dès lors l’unique mobile de nos actes. Nous renoncerons, en un mot, aux jouissances éphémères qui sont autant de mirages sur notre chemin. Nous lutterons contre les apparences, pour déblayer la Voie que nous espérons poursuivre et au bout de laquelle la Parfaite Lumière et la Joie ineffable seront notre récompense.

Extrait de buddhaline

 
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